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vendredi 4 août 2017

La procession du Graal au château du Roi Pêcheur


Episode du GRAAL, dans le château du Roi Pêcheur: 

Texte de Chrétien de Troyes

Et il s'en va, la lance haute, armé comme il était venu.
Il tient chemin toute la journée, sans faire rencontre de nulle créature terrienne qui lui sache indiquer sa voie. Sans cesse il fait prière à Dieu, le Père Souverain, Lui demandant, s'Il le veut bien, de trouver sa mère en bonne vie et en santé.
Il priait toujours quand, descendant d'une colline, il parvient à une rivière. L'eau en est rapide et profonde. Il n'ose s'y aventurer. "Seigneur, s'écrie-t-il, si je pouvais passer cette eau, je crois que je retrouverais ma mère si elle est encore en ce monde!"
Il a longé la rive. Approche d'un rocher entouré d'eau qui lui interdit le passage. À ce moment, il voit une barque qui descend au fil du courant. Deux hommes y sont assis. Sans bouger il les attend, espérant les voir au plus près. Mais ils s'arrêtent au milieu de l'eau, ancrent leur barque fortement. L'homme à l'avant de la barque pêche à la ligne, piquant à l'hameçon le leurre d'un petit poisson pas plus gros que menu vairon.

Le chevalier qui les regarde, ne sait comment il peut passer cette rivière. Il salue les gens. Il leur dit: "Seigneurs, me direz-vous où il est un pont ou un gué?"
Le pêcheur lui répond:
"Non, frère, vingt lieues en aval ou amont il n'est ni gué, ni pont, ni barque plus grande que celle-ci qui ne porterait pas cinq hommes. On ne peut passer un cheval. Il n'est ni bac, ni pont, ni gué.
-Par le nom de Dieu, dites-moi où je trouverai un logis pour cette nuit.
-Vous en aurez besoin, c'est vrai. De logis comme d'autre chose. C'est moi qui vous hébergerai pour cette nuit. Montez par cette brèche que vous voyez là dans la roche. Quand vous serez dessus le haut, vous apercevrez un vallon et une maison où j'habite près de la rivière et des bois."

Pousse son cheval par la brèche jusqu'au sommet de la colline. Il regarde au loin devant lui mais ne voit rien que ciel et terre. "Que suis-je ici venu chercher sinon niaiserie et sottise? Que Dieu couvre de male honte qui m'a enseigné mon chemin! Vraiment, je vois une maison à découvrir ici en haut! Pêcheur, tu m'as dit un beau conte! Tu as été trop déloyal si tu me l'as dit pour me suivre!"

À peine a-t-il ainsi parlé qu'il aperçoit en un vallon la pointe d'une tour. De ce lieu-ci jusqu'à Beyrouth on n'eût point trouvé une tour si bien plantée! Oui, c'était une tour carrée de pierre bise et deux tourelles. L'était en avant une salle et, devant la salle, des loges.

Le cavalier descend par là. "Celui qui m'enseigna la voie, il m'a bien conduit à bon port!" Maintenant se loue du pêcheur et, comme il sait où héberger, ne le traite plus de tricheur ou de félon ou de menteur. Joyeux il s'en va devers la porte. Trouve baissé le pont-levis.
Tout juste est-il dessus le pont qu'il rencontre quatre valets. Deux valets ôtent son armure, un autre emmène son cheval, lui donner avoine et fourrage; le dernier vient au cavalier et lui recouvre les épaules d'un manteau de fin écarlate neuf et brillant. Les valets le mènent aux loges. D'ici au moins jusqu'à Limoges on n'en eût trouvé de si belles. 

Le cavalier s'y attarde jusqu'au temps où viennent le quérir deux serviteurs. Il les suit. Au milieu d'une vaste salle carrée se trouve assis un prudhomme de belle mine, aux cheveux déjà presque blancs. Il est coiffé d'un chaperon de zibeline aussi noire que mûre. S'enroule autour du chaperon une étoffe de pourpre. De mêmes matières et couleurs est faite la robe du prudhomme. Penché, il s'appuie sur son coude. Au milieu de quatre colonnes, devant lui brûle un clair grand feu. Si grand que quatre cents hommes au moins auraient pu se chauffer autour sans que la place leur manquât. Les hautes et solides colonnes qui soutenaient la cheminée étaient oeuvres d'airain massif.

Accompagné des deux valets, devant ledit seigneur paraît l'hôte qui s'entend saluer: "Ami, vous ne m'en voudrez point si pour vous faire honneur je ne puis me lever: mes mouvements sont malaisés."
L'hôte répond: "Au nom de Dieu n'ayez souci! Toutes choses sont bien ainsi."
Le prudhomme s'en soucie si fort qu'il fait effort pour se soulever de son lit. Il dit: "Ami, ne craignez point! Approchez-vous! Asseyez-vous tout près de moi. Je vous l'ordonne."
L'hôte s'assoit. Et le prudhomme lui demande:
"Ami, d'où venez-vous aujourd'hui?
-Sire, ce matin j'ai quitté un château nommé Beaurepaire.
-Dieu me garde! Vous avez eu longue journée! Ce matin vous étiez en route avant que le guetteur ait corné l'aube!
-Non sire. C'était déjà prime sonnée, je vous assure."
Pendant qu'ils parlent entre un valet, une épée pendue à son cou. Il l'offre au seigneur qui la sort un peu du fourreau et voit clair où l'épée fut faite car c'est écrit dessus l'épée. Il la voit d'un acier si dur qu'en aucun cas elle ne se brise sauf un seul. Et seul le savait qui l'avait forgée et trempée.

Le valet, qui l'avait portée, dit: "Sire, la blonde pucelle, votre nièce la belle, vous fait présent de cette épée. Jamais n'avez tenu arme plus légère pour sa taille. La donnerez à qui vous plaira, mais ma dame en serait contente si cette épée était remise aux mains de qui serait habile au jeu des armes. Qui la forgea n'en fit que trois. Comme il mourra, n'en pourra jamais forger d'autre."

Sitôt le seigneur la remet au jeune hôte, la présentant par les attaches valeureuses telle un trésor. Car le pommeau était en or, de l'or le plus fin d'Arabie ou bien de Grèce, le fourreau d'orfroi de Venise. Si précieuse, il lui en fait don: "Beau sire, cette épée fut faite pour vous. Et je veux qu'elle soit à vous. Ceignez-la et dégainez-la."

Ainsi fait le jeune homme en remerciant. Et, la ceignant, laisse un peu libre le baudrier. Tire l'épée hors du fourreau et, quand il l'a un peu tenue, il la remet. Elle lui convient à merveille, au baudrier comme au poing. Et il paraît bien être l'homme à en jouer en vrai baron.
Il confie l'épée au valet gardant ses armes, qui se tient debout près des autres autour du grand feu vif et clair. Puis volontiers vient se rasseoir auprès du généreux seigneur. Telle clarté font dans la salle les flambeaux qu'on ne pourrait trouver au monde un hôtel plus illuminé!

Comme ils parlaient de choses et d'autres, un valet d'une chambre vint, qui lance brillante tenait, empoignée par le milieu. Il passa à côté du feu et de ceux qui étaient assis. Coulait une goutte de sang de la pointe du fer de lance et jusqu'à la main du valet coulait cette goutte vermeille. Le jeune hôte voit la merveille et se roidit pour n'en point demander le sens. C'est qu'il se souvient des paroles de son maître en chevalerie. Ne lui a-t-il pas enseigné que jamais ne faut trop parler? Poser question c'est vilenie. Il ne dit mot.

Deux valets s'en viennent alors, tenant en main des chandeliers d'or fin oeuvré en nielle. Très beaux hommes étaient ces valets qui portaient les chandeliers. En chaque chandelier brûlaient dix chandelles à tout le moins. Une demoiselle très belle, et élancée et bien parée qui avec les valets venait, tenait un graal entre ses mains. Quand en la salle elle fut entrée avec le Graal qu'elle tenait, une si grande lumière en vint que les chandelles en perdirent leur clarté comme les étoiles quand se lève soleil ou lune. Derrière elle une autre pucelle qui apportait un plat d'argent. Le Graal qui allait devant était fait de l'or le plus pur. Des pierres y étaient serties, pierres de maintes espèces, des plus riches et des plus précieuses qui soient en la mer ou sur terre. Nulle autre ne pourrait se comparer aux pierres sertissant le Graal. Ainsi qu'avait passé la lance, devant lui les pierres passèrent. D'une chambre en une autre allèrent. Le jeune homme les vit passer, mais à nul n'osa demander à qui l'on présentait ce Graal dans l'autre chambre, car toujours il avait au coeur les paroles de l'homme sage, son maître en chevalerie.

Je crains que les choses ne se gâtent car il m'est arrivé d'entendre que trop se taire ne vaut parfois guère mieux que trop parler. Donc, qu'il en sorte heur ou malheur, l'hôte ne pose nulle question.

Le seigneur commande alors d'apporter l'eau, mettre les nappes. Et font ainsi les serviteurs. Lors le seigneur comme son hôte lave ses mains, dans une eau chauffée tout à point. Deux valets apportent une large tour d'ivoire faite d'une pièce, la tiennent devant le seigneur et son hôte. D'autres valets mettent en place deux tréteaux doublement précieux: de par leur bois d'ébène ils dureront un très long temps; nul danger qu'ils brûlent ou pourrissent. Rien de tel ne saurait leur advenir. Sur ces tréteaux les valets ont posé la table; sur la table étendu la nappe. Que dirai-je de cette nappe? Jamais légat ni cardinal ni pape ne mangera sur nappe plus blanche! Le premier plat est une hanche de cerf, bien poivrée et cuite dans sa graisse. Boivent vin clair et vin râpé servi dedans des coupes d'or. C'est sur un tailloir en argent que le valet tranche la hanche et en dispose chaque pièce sur un large gâteau.
Alors, devant les deux convives une autre fois passe le Graal, mais le jeune homme ne demande à qui l'on en sert. Toujours se souvient du prudhomme l'engageant à ne trop parler. Mais il se tait plus qu'il ne faudrait.

À chaque mets que l'on servait, il voit repasser le Graal par-devant lui tout découvert. Mais ne sait à qui l'on en sert. Point n'a désir de le savoir. Il sera temps de demander à l'un des valets de la cour le lendemain dès le matin quand il quittera le seigneur et tous ses gens.
On lui sert à profusion viandes et vins les plus choisis, les plus plaisants qui sont d'ordinaire sur la table des rois, des comtes, des empereurs.
Quand le repas fut terminé, le prudhomme retint son hôte à veiller pendant que les valets apprêtaient les lits et les fruits. On leur offrit dates, figues et noix-muscades, grenades, girofles, électuaire pour terminer et encore pâte au gingembre d'Alexandrie et gelée d'aromates.
Ils burent ensuite de plusieurs breuvages: vin au piment sans miel ni poivre, bon vin de mûre et clair sirop.
Le Gallois s'émerveille de tant de bonnes choses qu'il n'avait jamais goûtées.
Parsifal quitte le château   par William Pogany


Enfin le prudhomme lui dit: "Ami, c'est l'heure du coucher. Si vous me permettez je vais retrouver mon lit dedans ma chambre. Hélas, je n'ai nul pouvoir sur mon corps! Il faut que l'on m'emporte."
Entrent alors quatre serviteurs très robustes qui saisissent la courtepointe où le seigneur demeure couché et l'emportent dedans sa chambre.

Le jeune homme reste là, seul avec valets pour le servir et prendre bien soin de lui. Puis quand le sommeil le gagne, ils le déchaussent, le dévêtent et le couchent dans un lit garni de draps de lin très fins. Jusqu'au matin il y dormit.
Dès le point du jour s'éveilla. Toute la maison était déjà levée mais personne ne se trouvait auprès de lui. Il lui faudra donc s'habiller seul, qu'il le veuille ou non. N'attend une aide de quiconque, se lève et se chausse, va prendre ses armes posées là sur la table proche. Dès qu'il est prêt, il va de porte en porte qui étaient ouvertes la veille. Mais c'est en vain: portes fermées et bien fermées! Il appelle, il frappe très fort et encore plus, mais personne ne lui répond.

Il en est là, va à la porte de la salle. Elle est ouverte. Il en descend tous les degrés jusqu'en bas. Il trouve son cheval sellé, sa lance auprès de là et son écu contre le mur. Il monte et va partout cherchant mais il ne rencontre personne: sergent, écuyer ni valet. Le pont-levis est abaissé vers la campagne. Nul n'a donc voulu le retenir, quelle que soit l'heure, quand il voudrait quitter ce lieu! Mais il pense bien autrement: ce sont les valets, se dit-il, qui sont partis sur le chemin de la forêt relever des pièges et des cordes. Va donc aller de ce côté pour en trouver quelqu'un, peut-être, qui dise où l'on porte ce Graal et pourquoi cette lance saigne. Passe le pont pensant ainsi, mais quand il est dessus la planche il sent bien que les pattes de son cheval bondissent d'un coup. Par bonheur elles sautent à merveille, sinon cheval et cavalier auraient pu s'en tirer très mal! Il tourne la tête en arrière et voit qu'on a levé le pont sans que nul se soit montré. Il appelle, mais point de réponse.
Il crie: "Dis-moi, toi qui as levé le pont: Réponds-moi! Où te caches-tu? Montre-toi, car j'ai quelque chose à te dire!"
Vaines paroles! Nul ne lui répondra.

mercredi 26 juillet 2017

Qui est vraiment Guenièvre ? -3/3-

The Lady Guinevere by Howard Pyle; from The Story of King Arthur and His knights.
Certaines histoires peuvent montrer Guenièvre, hautaine envers les hommes qui l’aiment et injustes avec ces derniers. 
Guenièvre semble parfois être la véritable quête, le véritable Graal de la Légende Arthurienne. 
Le couple  qu’elle forme avec Lancelot s’approche encore une fois d’un couple féérique. Les fées avaient en effet l’habitude de jeter leur dévolu sur un homme et de lui promettre un amour éternel à une unique condition qui semble irréalisable. 
Certains la comparent à Hélène de Troie car les deux femmes apportèrent le conflit et l’hostilité entre les alliés qui les aimaient.
  Guenièvre serait – tout à la fois - la projection du désir charnel et des aspirations spirituelles.

Dans le Lancelot propre, rédigé en langue vernaculaire vers 1220, l'histoire d'amour entre Lancelot et Guenièvre est jugée acceptable, voire approuvée par la Dame du Lac, qui octroie à Guenièvre le droit d'aimer Lancelot. 

Cependant, tous les romans ne sont pas aussi tolérants, et la Queste del Saint Graal ( inspiration chrétienne) et la Mort Artu affirment clairement que l'infidélité de Guenièvre est la cause de l'échec de Lancelot dans sa quête du Graal. Malory, décrit cette liaison, comme celle d'un amour véritable, et refuse de voir en Guenièvre, une reine séductrice responsable du mal qui suivra …


En effet, les histoires d'amour sont habituelle à la cour ; ce que révèle l'histoire d'un cor et d'un manteau magique qui permet de révéler l'infidélité de quelqu'un. Arthur et Guenièvre sont tous deux démasqués par cet artefact, comme d'ailleurs tous les autres couples à la cour...
  La Reine Guenièvre – malgré son amour coupable - représente la première reine chrétienne et s'oppose à sa grande rivale qui est Morgane, la demi-soeur d'Arthur, dernière prêtresse des celtes et qui tente de conquérir Lancelot par la magie et l'enfermement dans son château...

  Guenièvre, comme reine du royaume de Logres, tient le royaume entre ses mains … D'autant que le roi Arthur entre dans une phase dans laquelle il semble entrer dans un état de langueur...
  Dans « Li Hauz Livres du Graal » (*), en l'absence du roi Arthur, c'est Guenièvre qui tient les rênes du royaume, et au retour du roi, il n'a aucun droit de réponse … 
Ici, l'amour qui lie la reine et Lancelot, est de l'ordre de l'amour Courtois, et cet amour ne les couvre pas de honte … Cependant, par cet amour, Lancelot – chrétien – reste en marge de cette religion qu'il souhaite suivre. Il superpose sans cesse les images de la reine et de la Vierge, mêlant prières à l'une et à l'autre. Il tente de concilier paganisme et christianisme. L'amour de la reine pour un autre que le roi n'est pas la cause de la fin de l'univers arthurien. 
Au contraire, il donne courage à Lancelot de lutter pour ce royaume quand bien même le roi Arthur le trahit en le faisant jeter en prison. 
Sans cet amour, Lancelot serait-il resté auprès du roi ? Guenièvre est la souveraine et tout, jusque dans sa relation avec Lancelot, fait d'elle la gardienne du royaume arthurien. Guenièvre n'est pas seulement une reine chrétienne, mais aussi une reine guerrière comme en connaissaient les Celtes. 

Après sa mort, Guenièvre est associée à trois objets : la couronne ( fonction royale ), le destrier ( cheval de combat, réservé aux chevaliers...) et la coupe d'or ( de la déesse celte)...
  Guenièvre représente le passage d'un monde païen, à un monde nouveau, chrétien peut-être, passage brutal et violent qui pourrait rappeler les guerres te le sang avce lesquels s'est imposé le christianisme... (*) 



Perlesvaus, aussi appelé Li Hauz Livres du Graal (Le Haut Livre du Graal), est un roman courtois du cycle arthurien en ancien français. Il est anonyme et date de la première moitié du XIIIe siècle. Il se veut être une suite de l'inachevé du Perceval ou le conte du graal (~1191) de Chrétien de Troyes, et s'inspire des deux premières continuations en vers, celle du pseudo-Wauchier et celle de Wauchier de Denain. C'est le moins canonique des écrits arthuriens du fait de ses différences marquées avec les autres versions, et il fait passer le mythe du Graal de la légende chevaleresque à l'allégorie chrétienne.

Dans les Triades galloises, les trois grandes reines d'Arthur s'appellent Gwenhwyfar

Alors que la littérature postérieure dépeint Lohot comme un preux chevalier et le fils morganatique du roi Arthur, dans Perlesvaus, il est apparemment le fils légitime d'Arthur et Guenièvre

lundi 5 juin 2017

La Chastelaine de Vergy

Nous venons de rencontrer des personnages de la lignée des ''de Vergy''. Un nom déjà mis à l'honneur par la littérature … !
Quand Roger de Laron fut en âge de lire ; il n'a pu éviter un roman d'amour courtois, qui était un succès en cette fin du XIIIème siècle : il s'agit du poème de La Chastelaine de Vergy, écrit en vers par un inconnu.
Dans l'Amour courtois, la fin'amor est assortie de l’obligation quasi sacrée qui est faite aux amants de tenir absolument secrète leur liaison, généralement adultère. Quand le troubadour chante sa dame, il ne la désigne que sous un pseudonyme et se garde de donner son nom.
Le roman a eu un énorme succès dans les cours occidentales à partir du XIIe siècle et on retrouve ce thème dessiné ou sculpté sur des tablettes à écrire, des miroirs, des peignes ou des coffrets à bijoux.
Aujourd’hui ce texte est l’un des joyaux de la littérature française du Moyen Age. Il en subsiste vingt-deux manuscrits connus datant du XIIIe au XVIIIe siècle.



A l’époque gothique, Paris est la capitale du travail de l’ivoire. Les coffrets, comme les valves de miroir ou les tablettes à écrire, illustrent ce goût pour les oeuvres profanes sculptées de thèmes puisés dans la littérature courtoise contemporaine.
Les panneaux de ce coffret profane illustrent l’histoire des amours tragiques de la châtelaine de Vergy et d’un chevalier. Le style des vêtements portés par les personnages indique que le coffret du Louvre date du second quart du 14e siècle.

Le nom de Vergy était déjà entré en littérature, avec le Roman de la Violette composé en 1227-1228 par Gerbert de Montreuil. Le héros, Gérard de Nevers défendait le château de Vergy et l’orphelin qui l’habitait contre les assauts d’un chevalier pillard.
Il semble que Vergy soit alors un lieu de séjour des jongleurs et ménestrels des XIIe et XIIIe siècles. Leurs châtelains ont sans doute le sens de l’hospitalité, d’où l’intérêt que leur portent les poètes.
Les scène se passent en Bourgogne, alternativement au château de Vergy, demeure de l'héroïne, et dans un château du duc de Bourgogne, très voisin du premier, sans doute le château d'Argilly..
Vergy est un village de la Côte d'Or. Du château, il n’en reste que quelques rochers, car il a été rasé en 1604 et n’a jamais été reconstruit.

Les personnages sont le duc et la duchesse de Bourgogne qui ne sont pas nommés, la châtelaine de Vergy, nièce du duc, et un chevalier amant de la châtelaine.

« Il est une espèce de gens qui font semblant d'être loyaux et de garder si bien un secret qu'il convient de se fier à eux ; et quand aucun s'abandonne à leur faire une confidence d'amour, ils la répandent par le pays et en font leur fable et leur risée.

Alors celui qui a révélé son secret en perd toute joie ; car plus l'amour est grand, plus les parfaits amants sont désespérés, si l'un d'eux croit que l'autre a découvert ce qu'il devait celer, et souvent il s'ensuit cet effet détestable que l'amour finit à grande douleur et vergogne.

Telle chose advint en Bourgogne à la Dame de Vergy et à un Chevalier qui l'aimait.
»

La châtelaine de Vergy s’ennuie ferme dans son château, bâti à quelques kilomètres de Beaune, sur un éperon rocheux. Elle s’éprend d’un beau chevalier, compagnon du duc de Bourgogne dont il est le vassal le plus apprécié.
L’amitié cède bientôt le pas à l’amour et les visites se font de plus en plus rapprochées et intimes.
La dame craint d'éveiller quelques soupçons dans son entourage ; et envisage de faire sortir son petit chien - dressé à cet effet - dans le verger, pour signaler à son amant l’absence du châtelain...
La dame, rappelle à son amant que leur amour doit être tenu secret ; et qu'au moment même où leur amour serait révélé, il la perdrait ainsi que le don total qu’elle lui fait d’elle-même.
« Ami, fet ele, or vus chasti,               « Ami, dit-elle, maintenant je vous avertis,
Si vus comant e si vus pri,                  je vous le recommande et je vous en prie:
Ne vus descovrez a nul humme!        ne vous confiez à personne.
De ceo vus dirai ja la summe:                        Je vais vous dire la raison de la chose:
A tuz jurs m'avrïez perdue,                 vous me perdriez à tout jamais
Se ceste amur esteit seüe;                   si cet amour était connu.
Jamés ne me purriez veeir                  Plus jamais vous ne pourriez me voir
Ne de mun cors seisine aveir. »                      ni prendre possession de mon corps. »

Longtemps, tout se passe bien, et leur amour est doux et secret, car personne d’autre n’en a connaissance.
Tout se passe fort bien jusqu’au jour où la duchesse de Bourgogne, invitée au château par son amie, est mise en présence du chevalier.
La duchesse s’intéresse alors au jeune homme, et finalement, brûle elle aussi d’amour pour le chevalier.... Objet des avances de la duchesse, le chevalier refuse et lui déclare qu'il ne se montrera jamais déloyal envers son seigneur.

La duchesse en ressent une profonde irritation. De dépit elle dit à son mari que le chevalier lui a déclaré sa flamme. Le duc appelle le chevalier et le somme de lui dire l’exacte vérité. Partagé entre son devoir de vassal, son désir de rétablir la vérité et son serment de ne rien dévoiler de son amour ; il opte finalement pour la vérité et raconte tout à son seigneur. Il lui confie - pour appuyer son récit - le jeu du petit chien qui favorise ses rencontres avec la châtelaine de Vergy.
Le duc à demi convaincu demande au chevalier à l'accompagner lors de son prochain rendez-vous, pour assister de loin à la rencontre des deux amants. Le chevalier y consent, et la nuit suivante, les deux hommes partent à pied. Le duc caché derrière un arbre voit venir le petit chien suivi bientôt de la dame ; il peut alors constater de visu que le chevalier ne lui a pas menti.

La duchesse, étonnée, observe aucun changement dans l'attitude de son mari envers le chevalier. Elle traite le duc avec froideur jusqu'à ce qu'elle lui extorque le récit des liens qui unissent la châtelaine et son chevalier ; non sans avoir juré à son tour de garder le secret. Mais elle se trouve trop humiliée d'avoir été préférée à une dame de moindre rang....
Elle entreprend de se venger davantage, et invite alors la châtelaine à un bal où elle la complimente sur le dressage des petits chiens ; et sous-tend qu’elle n’ignore rien de ses amours.

La Dame de Vergy apprend le parjure de son amant et voit ainsi son amour coupable étalé sur la place publique. Ainsi bafouée, elle meurt de douleur. Le chevalier apprend la nouvelle du suicide de sa maîtresse, et pris de remords, se transperce le corps de son épée.
Le duc trouve les deux corps sans vie des amants, il comprend son tort d’avoir clamé et répandu les termes de leur secret. Il s’empare de l’épée du chevalier. Il perce à jour l'ignominie de la duchesse et la décapite en plein bal. Le duc se confie à un ecclésiastique. Il quitte ses fonctions à la tête du duché et s’engage comme Templier pour faire croisade.

On pourrait douter que les personnages de ce roman aient existé réellement... En effet, deux thèmes repris dans cette histoire en alimentent bien d'autres : il s'agit du '' Secret à bien garder '' et de ''l'Amoureuse dédaignée et accusatrice'' que l'on retrouve dans la mythologie avec Joseph et la Femme de Putiphar, ou Sténobée et Bellérophon... Pourtant, et parfois la réalité rejoint la fiction ; certains détails que nous connaissons de la vie de quelques personnalités du duché de Bourgogne à cette époque, correspondent...

* Nous pourrions avoir une piste avec Hugues III (1148-1192), duc de Bourgogne de 1162 à 1192. En 1165, il épouse en premières noces Alix de Lorraine (1145 - †1200) qu'il répudie en 1183.. ! Il se remarie .. En 1185, il est en guerre avec le seigneur de Vergy. Il s'engage ensuite dans la troisième croisade. Il combat au côté de Richard Cœur de Lion et meurt à Tyr zn 1192.
D'autres dames de Vergy ont été apparentées à la maison de Bourgogne.

* L'héroïne du poème est mariée à un Vergy; elle est de plus nièce d'un duc de Bourgogne. Et, on pourrait l'identifier à Laure de Lorraine, mariée en premières noces à Jean de Dampierre et en secondes noces, entre 1259 et 1267, à Guillaume de Vergy, sénéchal de Bourgogne : elle devient, par ce mariage , petite-cousine ou plutôt nièce, à la mode de Bretagne, de Hugues IV, duc de Bourgogne.
Le duc avait donné en fief à Guillaume de Vergy la châtellenie dont il portait déjà le nom, et par suite, Laure de Lorraine avait le droit de se faire appeler châtelaine de Vergy.
Le duc visé par le poète est, dès lors, Hugues IV, qui nous est représenté partant pour, la Terre Sainte et n'en revenant pas. En fait, Hugues IV se croisa avec Louis IX et mourut en 1272, de retour d'un pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle.
Quelle est la duchesse ? Ce ne saurait être que Yolande de Dreux, première femme de Hugues IV, qui meurt en 1255, alors que Laure de Lorraine, mariée à Jean de Dampierre, ne portait pas encore le nom de Vergy. C'est donc Béatrice de Champagne, mariée en 1258.


Quant au chevalier amant de la châtelaine, nulle allusion ne nous permet de découvrir son nom.

** Les illustrations proviennent de photos de la ''Camera da letto della Castellana di Vergy'' du Palais Davanzati à Florence. La décoration de la chambre du 2ème étage, reprend les épisodes de notre histoire... Ce palais du Moyen-âge a été construit par la famille Davizzi, des marchands de l'Arte di Calimala.

dimanche 30 avril 2017

Du Lai de Yonec, aux oies du Château de Pirou -1/2-

Un trouvère normand de passage à Laron, comprit très vite l'intérêt du seigneur local pour l'Alchimie.

En effet, ''Dame Margot'' s'aperçoit d'abord que le visiteur connaît bien les lais de Marie de France, et le supplie de faire entendre à tous le lai de Yonec, sans doute lui évoque t-elle la belle histoire de Mélusine et celle de Ladyhawke, qu'elle connaît par cœur ...

Je peux vous résumer cette histoire, dont le thème est souvent repris dans les contes de la veillée...

Une belle jeune femme est donnée en mariage à un vieillard riche, puissant et jaloux. Pour mieux la surveiller, il l'enferme dans une tour avec sa sœur, âgée et veuve, pour lui tenir compagnie.
Tandis que la belle se plaint de son sort et souhaite un amant, un grand et bel oiseau entre en volant par la fenêtre de la chambre ; il se transforme en un beau chevalier. Il lui adresse courtoisement la parole, et lui affirme qu'il est venu à elle par amour.
En prenant congé, le chevalier supplie la jeune femme de prendre garde à sa vieille soeur, qui, si elle les trahit, causera sa mort.

Les deux amants se fréquentent ainsi en secret pendant quelque temps, mais la joie et la bonne mine de sa jeune femme éveillent les soupçons du mari, qui ordonne à la vieille femme de la surveiller de près... Le secret est découvert, et le mari, furieux, fait placer à la fenêtre de sa femme des pointes de fer, lesquelles transpercent l'amant-oiseau à sa prochaine visite.
Le chevalier-oiseau (Muldumarec), se sent mourir. Il annonce à la belle qu'elle porte un fils de lui : elle devra le nommer Yonec, et il les vengera tous deux plus tard. Il disparaît et la jeune femme, désespérée, part à sa recherche après avoir sauté par la fenêtre. Elle suit la trace de sang laissée par son amant, jusqu'à une ouverture dans une colline.

Elle y pénètre et parvient dans un ''autre monde'', à une magnifique cité et finalement à un palais, où elle retrouve son amant gisant sur un lit. Celui-ci, mourant, la prie de quitter le palais et de retourner chez elle, lui confiant un anneau qui aura pour effet, tant qu'elle le portera au doigt, de faire oublier toute l'histoire à son vieux mari ; ainsi que son épée, qu'elle devra donner à leur fils quand il sera en âge de la porter. En quittant la ville, elle entend derrière elle les cloches qui sonnent le glas du chevalier, et s'évanouit à plusieurs reprises.
Elle finit par rentrer dans son pays, où elle n'encourt nul reproche. Comme l'a annoncé le chevalier-oiseau, elle met au monde un fils, Yonec ; celui-ci atteint l'âge où il est armé chevalier. Le vieux seigneur, sa femme et son fils, sont invités à une fête par un seigneur du voisinage. En visitant, le lendemain, les bâtiments de l'abbaye, ils découvrent un tombeau richement orné. On leur révèle qu'il abrite la dépouille d'un chevalier pris dans un piège et mort pour l'amour d'une dame.
La dame révèle à Yonec qu'il s'agissait de son père et lui remet l'épée, puis expire sur la tombe de Muldumarec. À cette vue, le fils tranche le cou de son beau-père, accomplissant ainsi la vengeance. La dame est ensevelie dans le même tombeau que son amant, et Yonec devient seigneur du pays.

A suivre ...

vendredi 14 avril 2017

Roger de Laron et le ''Grand Oeuvre'' – 7/.- Le Roman de la Rose

Roger de Laron, comme nous l'avons vu, a fait la jonction entre Chypre, L'Italie et l'Angleterre. 
Les liens sont Templiers, cependant l'Ordre n'existe plus. D'autres associations vont permettre à tous ces hommes et femmes, de maintenir leur lien et leurs connaissances... 
Ainsi en est-il de la ''Fede Santa'' ou des ''Fidèles d'Amour'' … Dante Alighieri ( 1265-1321), a fait partie de ces deux groupes. 
La Rose devient l'emblème de ceux qui se réunissent ''sub rosa'' ( sous la Rose), ralliement des compagnons qui préservent un savoir ''fragile''... La Rose symbolise très bien la connaissance parfaite et l’aboutissement triomphant du Grand Oeuvre et de la Quête du Graal...


Nous reviendrons, bien sûr à Dante... Mais avant cela, il nous faut comprendre, l'apport de la culture littéraire de l'époque et de ''La Rose'' en particulier...

Marguerite d'Albret que je symboliserai par une ''rose'' a rencontré Roger qui représenterait alors la ''croix''... Leur destin restera lié ; et ils ne se quitteront plus, sinon par la mort...
Pourquoi la ''rose'' ? - Parce qu'elle fait partie du vocabulaire de l'amour courtois... Elle symbolise la connaissance cachée ( un chemin chargé d'épines …), la découverte de la Pierre Philosophale, et la rose épanouie représente la seconde naissance... Et, la rose est femme !
De plus, en couple, chacun peut suivre une voie. La voie au creuset (voie sèche), ou la voie à l'alambic (voie humide).
La voie humide – voie longue et riche - comprend les macérations, le travail dans des cavités... C'est la voie des ''conteurs'' ( le conte est l'image d'un secret)... C'est une voie spirituelle, et se dit ésotérique...
La voie sèche, accessible aux aventuriers, aux voyageurs( le ''voyage en Orient''), au vieux chercheur à la veille du soir de sa recherche, et à celui qui retrouve son cœur d'enfant : c'est l'oeuvre au noir. Cette voie longue est ''exotérique'' ; elle agit. Plus rapide, plus risquée...
Ces deux voies laissent entrevoir la complexité du chemin, et de tous les croisements possibles … Quand elles s’installent ensemble, on dit que ce cheminement emprunte la Voie de la Main Gauche, ou Droite, selon qu'il y ait pratique sexuelle ou non …
Tout ceci, c'est la théorie... mais les passions ajoutent beaucoup d'obstacles sur le Chemin, et parfois la Voie débouche sur le Chaos...

La rose était au moyen-âge ce que nous appelons aujourd’hui l’aubépine, la rose sauvage. La ''blanche épine'', représente une protection pour que les secrets soient bien gardés.

Le Roman de la Rose (1260) de Guillaume de Lorris (1200-1238) et achevé par Jean de Meung (1240-1304) sous une forme légère, reprend les mystères de l'Alchimie; ainsi, au-delà des péripéties amoureuses, se cache un message...
« Si quelqu'un me demande comment je veux que ce récit soit intitulé, je répondrai que c'est le Roman de la Rose où tout l'Art d'amour est enclose... Que Dieu me fasse la grâce que celle-là l'agrée, à qui je le destine: c'est celle qui a tant de prix et qui est si digne d'être aimée qu'on doit l'appeler la Rose ». Guillaume de Lauris

Le roman est présenté comme un rêve... L’Amant se lève, dans son songe, de bonne heure et part se promener. Il rencontre un jardin protégé par une haute muraille fortifiée, sur laquelle il y a des peintures représentant les vices en guise d’images (Haine, Félonie, Vilenie, Convoitise, Avarice, Envie, Tristesse, Vieillesse, Papelardie ou hypocrisie, Pauvreté). C’est le jardin de Déduit (Plaisir); la représentation des vices sur la paroi extérieure du mur semble annoncer que quiconque tente d’entrer doit laisser ces vices dehors.
Entré en rêve dans le jardin où réside le dieu d’Amour, le narrateur y tombe amoureux d’un bouton de rose. L'Amant est alors accueilli par une série de personnifications dont les unes préfigurent les avancées, les autres les reculs de l’Aimée, qui se présente d'abord sous les traits de 'Oiseuse'.
Oiseuse, sous le double signe de la disponibilité et du plaisir, apparaît comme la figure médiatrice ambivalente, la clef qui donne accès à la fois à l’expérience amoureuse et à l’expérience littéraire sous son aspect herméneutique et hédoniste.
C'est qu'autour de la Rose évolue le ballet des complices et des adversaires de l'Amour, conduits respectivement par 'Bel-Accueil' et par 'Danger' (ce dernier symbolise les obstacles de toute sorte que rencontre la passion). 
« Celui qui lira ce songe jusqu'au bout y apprendra beaucoup touchant les jeux d'amour, pourvu qu'il veuille bien attendre que j'élucide et interprète mon songe. La vérité qui est couverte d'un voile lui sera alors évidente... Je savais que je ne pouvais guérir que par le bouton (de Rose) que je convoitais de toute mon âme. » Guillaume de Lauris
De même, que le '' Dormeur'' doit desclore la rose, le lecteur doit desclore le sens allégorique...

Au début, au centre du jardin carré de Déduit, est la Fontaine de Narcisse. Au fond de son bassin se trouvent deux pierres de cristal qui reflètent, suivant le côté où on les regarde, une moitié ou l'autre du jardin. Cette première fontaine, si trouble que " quiconque y met la tête pour se mirer n'y voit goutte ", c'est le but du premier œuvre, le dissolvant universel, la coction au cours de laquelle le mercure et le soufre seront unifiés par le sel et, par la putréfaction, mèneront à l'œuvre au noir.


Par-delà cette fontaine, au-dessus d’une haie d’épines, l’Amant aperçoit un bouton de rose sur sa tige. Aussitôt le dieu Amour le larde de cinq flèches, dont une à l’œil qui arrive droit au cœur.
Largesse, Jeunesse, Beauté et d’autres ( figures positives ) délivrent des conseils à l’amant pour conquérir la rose.

Tout irait bien, pourtant, si ce paradis n’était plein d’esprits contraires, de dangers, de peurs, de méfiance et de jalousie.
'Bel Accueil', qui a pitié du pauvre amoureux, l’aide à franchir la haie d’épines. A cet instant apparaît, furieux, 'Danger', armé d’une énorme massue, qui met en fuite les amis. Bel Accueil, d’ailleurs, sera empoisonnée, heureusement sans en mourir. Jalousie enferme la Rose dans une tour, mais l’Amant a pu obtenir un baiser d’elle.

( La partie du roman de Guillaume de Lorris s’arrête là)

Il faut noter que l’image négative de la femme - par l’ecclésiastique Jean de Meung - a profondément choqué Christine de Pisan (1364-1430)... En effet, la continuation de l’ouvrage, entreprise par Jean de Meung, procure un contraste saisissant avec la première partie.

L’amant doit recourir aux bons offices d’une vieille femme expérimentée, qu’il faut payer, s’entend, et par son intermédiaire faire parvenir à la femme des présents. On peut, certes, leur ajouter des poésies, mais qu’il ne se fasse nullement illusion, ils seront de peu de secours... La meilleure route qui mène au coeur des femmes est le chemin de Trop Donner...
Une première tentative d’assaut, menée par le dieu d’Amour, échoue. Il faut que sa mère Vénus accoure à son secours, sur un char que tirent des colombes. Nature, qui avait songé d’abord à laisser périr la race des hommes, ainsi que son compagnon Génius entreprennent le siège du château où a été enfermé Bel Accueil. La déesse Vénus, exécutrice des oeuvres de Nature, somme Honte et Peur de se rendre (ce langage est trop transparent). Enfin la déesse jette un brandon allumé dans la tour. Bel Accueil est délivré et l’Amant peut enfin cueillir sa rose.

« Lorsque je me fus approché de la rose, je la trouvai un peu grossie, et remarquai qu'elle avait crû depuis que je ne l'avais vue de près ; elle s'élargissait par en haut ; je vis avec plaisir qu'elle n'était pas ouverte au point de découvrir la graine, mais qu'elle était encore enclose de ses feuilles qui se tenaient droites et remplissaient tout le dedans. Pleine et épanouie, elle était, Dieu la bénisse!, plus belle et plus vermeille qu'auparavant. Je m'ébahis de la merveille et je sentis qu'Amour m'enlaçait de ses liens plus fort que jamais. »
Derrière l'allégorie sexuelle évidente, le processus alchimique est bien caché, mais aussi bien présent.

A la fin, est la Fontaine de Vie, située au centre du Parc de l'Agneau, qui a la forme d'un cercle parfait. Et au fond est placée une escarboucle ( pierre précieuse grenat rouge) admirable, dont les vertus sont longuement décrites. Cette escarboucle flamboyante, c'est évidemment la Pierre Philosophale, située au centre du Paradis Terrestre ouvert à l'Adepte...
La rose symbolise le processus alchimique, et la rose rouge plus particulièrement l'obtention de la pierre philosophale. L'Amour symbolise la Foi qui anime les Alchimistes


« Avant que je partisse de ces lieux où je fus encore demeuré volontiers, je cueillis à grande joie la fleur du beau rosier feuillu, et j'eus la rose vermeille. Alors il fit jour et je m'éveillai. »

mercredi 20 juillet 2016

Ballade contée au Moyen-âge -2/.-

C'est l'histoire de Guillaume, chevalier riche en bonnes qualités, mais pauvre d’avoir. En quête de l'amour d'Ermengarde, il arrive bientôt sans doute à force de ''courtoisie'' et d'astuce à se faire remarquer de la fille du seigneur de Lasnours... ( histoire édifiante que je vous raconterai une prochaine fois...).
Ensuite, ...Quand le père voit les visites du chevalier devenir trop fréquentes, il défend à sa fille de lui parler et le reçoit lui-même avec une froideur si marquée, que le favori de la demoiselle n’ose plus revenir.

Guillaume s'en ouvre à son ami, Bertran, compagnon de ripailles, et expert dans l'art de séduire les plus belles dames … Pour cela Bertran trouve les mots et la musique, et se fait donc appeler ''trobador''. Il se vante d'affoler les amants, les femmes et les époux et va, disant que si les maris deviennent jaloux et que les dames sont dans l'angoisse, c'est que l'amour va de travers... Et le mieux à faire, c'est de l'écouter et l'entendre.
Aussi, fort de son expérience, Bertran, déconseille à Guillaume de poursuivre cette aventure.
Car enfin … ! Pour un chevalier, la belle aventure, le haut fait dont aujourd'hui on peut se vanter, c'est : - plus que d'avoir remporté le prix d'un tournoi – plus que d'encliner ( fotre) une demoiselle.. C'est … C'est attirer dans ses bras... une fée !
Une fée ? Oui, le haut fait : c'est de s'emparer de la femme, de toutes la plus sévèrement interdite, c'était bravant les terribles châtiments promis à l’adultère et au félon, ravir la dame, l'épouse du seigneur. Double forfait certes. Mais éclatante démonstration de hardiesse, le plus envié des titres de gloire... !

Lui-même Bertran, a rencontré récemment, le bel écrivain chargé d'écrire l'éloge du fameux Guillaume le Maréchal ( 1145-1219) , et ce lettré rapporte que les rivaux de son héros l'ont accusé d'avoir séduit l'épouse de leur commun seigneur, Henri de Plantagenêt, le roi.
Cette épouse n'est rien de moins que la belle Aliénor. L'auteur de la chanson ne cherche pas à disculper Guillaume, il ne confirme pas non plus le fait. Mais ce que Bertran a retenu c'est que Le Maréchal, ce parfait chevalier, alors célibataire, a laissé lui-même planer le doute, fier que cette insigne prouesse ait pu lui être attribuée.
Guillaume n'en croit pas ses oreilles... Il doute encore.
Bertran lui fait entendre, que la dame est l'honneur de son seigneur. Elle fait sa gloire. C'est pourquoi il la couvre d'ornements et l'expose.

Dans le lai de Graelent, que Bertran se promet de lui conter ce soir même ; le grand roi Arthur, chaque année, le jour de la Pentecôte, fête du printemps et de la chevalerie, avait établi une coutume bien singulière. Il faisait monter la reine sur une estrade; puis on lui ôtait son manteau, afin de pouvoir admirer à son aise l'élégance de sa taille et de ses formes. Le monarque s'adressant ensuite à l'assemblée, leur disait : Seigneurs barons, que vous en semble? Avez -vous jamais vu sur terre une aussi belle reine?
La beauté de la reine, la séduction qu’elle peut exercer sur les vassaux, est simplement l’un des attributs, l’un des modes d’exercice de la puissance royale.


«Ne crains pas Guillaume, Le désir et le service d'amour ne viennent-ils pas ricocher sur la personne de la dame pour se porter sur celle du seigneur. ?
Je sais, mon ami, combien grande est la reconnaissance que tu dois au seigneur de Hauterive... Aussi, mon conseil serait de garder tes passions, pour les tourner vers sa dame, Emma de Hauterive … On la dit belle, gentille, gaie, plaisante et très désireuse de prix et d'honneur ; elle n'a pas grandi dans la cour d'Aliénor pour rien … !
Crois-moi, mon ami, il vaut mieux traiter avec un mari même jaloux, qu'avec un père gardien de sa fille … !  Ensuite quand tu auras fait tes armes, et gagné le cœur de celle dont tu auras fait ta reine. C'est elle qui portera jusqu'au grincheux seigneur de Lasnours, ta demande pour marier Ermengarde. Et lui, sera tout honoré de te prier d'accepter la main de sa fille …

Guillaume est convaincu par ce dernier argument, et le passage par la quête de la dame de Hauterive, ne lui déplairait pas s'il ne connaissait pas l'histoire que l'on raconte à son propos … C'était l'année passée, alors qu'il venait d'être adoubé chevalier par Guy de Hauterive, et qu'il le servait encore...

Vous ne connaissez pas l’histoire du coffre de Dame Emma ?
A suivre ...

dimanche 3 janvier 2016

Lecture de Monsieur Ouine de Bernanos -4/ -

Le cadavre du petit valet de Malicorne est découvert nu par un ivrogne ...
Alors que le Maire se rend à la Mairie ; le portrait tracé par Bernanos du village vaut le coup d'oeil :
«  Déjà tinte l’enclume du maréchal au fond de la rue muette, l’immense rue muette, lavée de frais, surprise telle quelle par l’aube, pleine encore des formes et des rumeurs de la veille. Un moment elle apparaît plus claire, plus blonde et comme limpide, si fraîche qu’un moribond y poserait la joue, si proche qu’elle semble au niveau des grandes baies vides, jette au plafond son reflet… Mais déjà l’ombre l’a prise en écharpe, puis galope d’un bout à l’autre, jusqu’à la dernière crête visible, la montée de Trablois dont le mince copeau d’or saute à son tour. Le ciel gris s’élance de toutes parts en rugissant, puis s’apaise aussi vite : une pluie fine commence à tomber, l’angélus sonne. »

Ensuite, Bernanos nous fait le portrait du nez de Monsieur le maire : « Son nez verni par l’herpès avec son réseau de veinules bleues, sa rondeur élastique, son excessive mobilité, terrorise sa femme. À vrai dire au milieu de cette face usée, il éclate d’une vie effrayante, goguenarde. « C’est mon gris-gris », disait-il jadis aux demoiselles. Et plus d’une a voulu tenir dans sa paume ce nez monstrueux car l’ancien brasseur ne cache pas son goût pour les fillettes. « Oui, ma petite, figure-toi, j’ai senti battre son cœur tout au bout, c’est comme si tu tenais une vraie bête. » » Et ça continue... Bref... ! Je ne vais pas recopier tout le livre … !
Et, à partir de maintenant, vous ne devriez plus relâcher votre attention, et ce livre.... Tout devient grandiloquent, rendu par les dialogues entre le médecin, le maire et Jambe-de-laine, qui vient apporter une pièce à conviction pour dénoncer celui qu'elle ne cesse d'accuser de tous les maux : M. Ouine...

Ce roman ' Monsieur Ouine' est à la fois un récit policier et une galerie de portraits où l’on retrouve les personnages bernanosiens déjà rencontrés dans les précédents romans. Il est considéré par beaucoup comme le sommet de l’art de Georges Bernanos.
Cet étrange ancien professeur Monsieur Ouine dont le corps est mou, l’esprit perdu et la souffrance terrible, donne son nom au roman ; même si son rôle ne m’apparaît pas central ( à moins que ce soit une ruse du Diable .. ? )…
Le lecteur lui-même s'embourbe...

Très vite, après avoir franchi le cap des premières pages, et compris la cohérence des personnages et la chronologie des faits ; ce roman m’apparaît fascinant, et assez désespéré. La figure du Mal sous-jacente semble ici victorieuse... Dieu a été chassé du monde des hommes et Satan s’y est installé...

Chaque personnage transpire de son mystère ; Monsieur Ouine, vieux professeur obsédé par la mort, est travaillé par de mystérieuses inclinations. Le jeune Philippe dit Steeny - enfant rebelle, sans père, élevé par sa mère - rêve d'un héroïsme négatif loin de la maison maternelle. La solitaire Madame de Néréis, sensuelle, violente, attire Steeny dans sa toile ou se trouve déjà Monsieur Ouine. La population de Fenouille, haineuse, se livre au lynchage de Madame de Néréis au sortir de la messe.



Bernanos nous offre tout de même et bien sûr un jeune prêtre, le curé de Fenouille, le procureur malheureux de ses ouailles pécheresses, qui désespère de la mort de sa paroisse. Il y a aussi le médecin du village, le pendant athée du curé, pas moins désespéré que lui. Il y a encore l’extraordinaire maire du village que la débauche a rendu fou.
Illustrations de Fritz Eichenberg  

jeudi 31 décembre 2015

Lecture de Monsieur Ouine de Bernanos -3/ -

Inness, George - The Rainbow

Je reprends :
Nous sommes à Fenouille :  un petit village du Nord, où l’on sent, diffuse sans être toujours explicite, la présence des soldats tombés dans les tranchées.
« D’ailleurs, tout le monde pue, les hommes, les femmes, les bêtes, la terre, l’eau, l’air que je respire, tout, - la vie entière pue. »

Steeny est un jeune homme qui vit auprès de deux femmes : sa mère, Michelle, veuve d’un poilu mort au front, et Miss, une gouvernante, à qui le lie une relation trouble... Steeny étouffe dans cette famille, cette « cage » qu’il cherche à fuir.
Nous sommes assez proche du mois de novembre 1931 :
Première rencontre entre Philippe ( Steeny) et monsieur Ouine :
« Ô rêve absurde ! Steeny a cru reconnaître le compagnon prédestiné de sa vie, l'initiateur, le héros poursuivi à travers tant de livres. »
Philippe sent autour de lui de nouvelles possibilités de la vie... Une rupture avec le monde d'hier :
« Comme cela s'est élargi autour de moi ! Comme la vie est belle et profonde ! Jamais la mort ne m'a fait moins peur que ce soir. » ( p 28)
Steeny quitte l'enfance, à ce stade -selon M. Ouine - il est proche de 'la femme' : « notre origine est double, hélas ! Et le premier tiers de la vie suffit à peine pour tuer en nous la femme. » ( P 33)

Ouine est sorti, Jambe de Laine , venue le chercher, l'a conduit auprès d'Anthelme. Quasiment en putréfaction, secoué par son épouse, le moribond livre son secret : « Philippe n’est pas mort, garçon. Ton père vit toujours, mon garçon ! »
Je rappelle que Ginette de Néréis, la châtelaine du bourg, dite Jambe-de-Laine, une femme aux rapports confus avec ses proches, l’a enlèvé dans sa voiture. Ils rejoignent la demeure des Néréis, où Anthelme, le châtelain, un vieux viveur, meurt d’une gangrène diabétique. 
G Garouste - la-mandragore-et-le-ricin

Les personnages de ''Monsieur Ouine'', en ce début, et qu'il faudrait connaître avant de commencer...

- Michelle, la mère de Steeny. Elle a perdu son père à 8ans ( il y a a trente ans). Epouse Philippe disparu en 1916.. Vit en compagnie de Miss à qui elle abandonne pratiquement l’éducation e son fils. Son univers est clos. Elle voue à Miss une tendresse ambiguë. C'est une « femme sensible », à la douceur troublante, qui n'a « jamais rien compris à la vie », une résignée sur qui les événements passent comme « la mer sur une pente unie : le flot de la caresse sans l'user » ».

- Miss ( Daisy) Jeunesse malheureuse en Angleterre. Très jeune encore a connu « « les bons amis, les protecteurs bedonnants ». Recueillie par un oncle vicieux. S'échappe, Londres. Les ports. La déchéance. Venue en France, elle trouve « le havre de grâce, la douce maison de Fenouille, ses pelouses fraîches, ses secrets... » Compagne consolatrice de Michelle autant que gouvernante de l’enfant, elle vit avec eux depuis la 'mort' du père. Avec l'une comme avec l'autre, son comportement est sensuellement douteux, voire morbide. Partage avec Michelle la crainte de l'homme, une répulsion physique.

- Steeny ( Philippe) Adolescent marqué par une éducation entre deux femmes. Bien qu'il accepte la vérité maternelle selon laquelle son père a été gazé au cours de la guerre, il reste obsédé par ce père inconnu. Rêve de grandes choses, d'évasion d'une maison où il étouffe et se confie à un jeune infirme, Guillaume. A la fois attiré et dégoutté physiquement par Miss et Jambe-de-Laine, intellectuellement par Ouine. Étranger à la religion, se bâtit lui-même des règles très élastiques du Bien et du Mal.
GAROUSTE BELZEBUTH_2011

- Anthelme de Néréis. Chatelain de Wamnescourt. Usé à 46ans. A mené grande vie sans mépriser les arts. A ramené d'une ribote ( débauche) Ginette de Passamont qu'il a épousée. A installé chez lui M. Ouine. Atteint de gangrène diabétique, il est à l'agonie. Avant de mourir il a un secret à confier à Steeny.

- Jambe-de-Laine : madame de Néréis ( née de Passamont). Femme étrange qui se dépeint elle-même : «  je suis ridicule dans cette espèce de fourreau de soie, et mes longues pattes grêles ? J’ai l’air d’une araignée noire à tête blanche. ». Toujours à courir sur les routes dans une voiture que tire une énorme jument. Plus d'un villageois de flatte de l'avoir culbutée. Bannie par les gens de son monde, elle reste malgré tout, pour le village, l'épouse d'Anthelme le châtelain. Son comportement n'est pas toujours délirant, mais elle a des crises de violence et aime braver l'opinion.

- Monsieur Ouine. Enfance anormalement studieuse. Érudit avant l'âge. Expériences homosexuelles précoces. Professeur de langues vivantes. Curieux des âmes, a perverti plusieurs de ses élèves. Retraité, il a été accueilli au château. Il y trouve le repos et l'abri du monde. A peu près inconnu au village.
G. Garouste
« On l’eût pris volontiers pour une sorte de contremaître, n’était l’extraordinaire noblesse d’un visage aux lignes si simples, si pures que ni l’âge, ni la souffrance, ni même l’empâtement d’une mauvaise graisse n’en altéraient jamais la bienveillance profonde, l’expression de calme et lucide acceptation. »

Guillaume Devandomme. Adolescent infirme. Mère morte, père parti. Elevé par son grand-père Martial et sa tante Hélène. Pur, sensible au mal des autres. Il n'a qu'un seul ami, Steeny, qu'il jalouse un peu de connaître M. Ouine. Il ''sait'' qu'il mourra jeune. Accepte avec sérénité.

Martial Devandomme. Vieux paysan hanté par le passé de sa famille. Se dit isu d'une ''Maison'' rivale « de la Maison de Lorraine ». N'a pu empêcher le mariage de sa fille Hélène ave le bel Eugène mais n'accepte pas la présence du gendre sous son toit.

Hélène Demenou ( née Devandomme). Fille de Martial. A épousé Eugène qu'elle rejoint dans sa cabane de braconnier. Lui voue un amour sans limites.

Eugène Demenou. Ancien de la légion. Vit dans la forêt comme un hors la loi. Braconnier après avoir été bûcheron. Opposé à son beau-père qu'il estime.

Malépine est le médecin de Fenouille. Athée. Esprit fort. Passionnément raisonneur. Ne croit qu'en la science. A fait le tour du ''cas Arsène'' ( le Maire'), et le réduit à une banale obsession sexuelle.


Arsène, le Maire de Fenouille. Importance de son nez : naguère sujet de fierté, désormais sujet de tourments ( regret de son vice : courir et trousser les fillettes). Obsédé de pureté, se lave à grande eau comme un forcené...etc, à suivre
Gérard Garouste