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lundi 7 août 2017

La Quête du Graal : Jérusalem - Le Saint-Sépulcre - 13/21 -

* Quelle est votre Question ? ( en conclusion de l'étape précédente..) : Le Roi Blessé...
- « Quelles sont mes blessures ? »
Entrez !
Au Moyen-âge, Jérusalem, et en particulier le tombeau du Christ au Saint-Sépulcre, était considéré comme le centre du monde chrétien. La ville était la destination d'innombrables pèlerins. Pour beaucoup, sa simple vue était un objectif spirituel tout aussi important que la Quête du Graal. Entreprendre le long et dangereux voyage vers Jérusalem aidait à purifier l'âme de son fardeau de péchés. Jusqu'au XIe siècle, la ville avait été occupée par les musulmans. Au début, les califes permettaient aux pèlerins de se rendre librement sur les lieux-Saints, néanmoins au fil du temps les relations entre les deux religions se sont dégradées. Avec la première croisade de 1096, le voyage est devenu pratiquement impossible …

L'ordre Templier a été fondé à l'origine pour protéger le pèlerins en route vers Jérusalem. Ensuite, le combat pour la possession de la ville sainte s'est poursuivi au fil de centaines d'années.

La ''Jérusalem céleste'' ( figure biblique) est à distinguer du Paradis terrestre. Celui-ci est représenté par une forme ronde : c'est ''le ciel sur la terre''... La Nouvelle Jérusalem, c'est ''la terre dans le ciel'', de forme carrée.
La transmutation de l'univers, signifiée par la Jérusalem nouvelle, n'est point un retour à un passé idyllique ( et disparu...), c'est une projection dans un avenir sans précédent … Le symbole du royaume messianique du Christ.

La lame N°13, traditionnellement représente La Mort. C'est le passage d'une voie à une autre. Le désir conscient de quitter un état, vers un autre, c'est l'un des aspects de la Quête du Graal... Si ''la Mort'' nous évoque la désillusion, la déception, le détachement... Cette carte présente avant tout des aspects de renouveau, de rétablissement et de réalisation...

Pour continuer le Chemin : - Préparez votre question...
Sources : Le Tarot du Graal de John Matthews

mercredi 26 juillet 2017

Qui est vraiment Guenièvre ? -3/3-

The Lady Guinevere by Howard Pyle; from The Story of King Arthur and His knights.
Certaines histoires peuvent montrer Guenièvre, hautaine envers les hommes qui l’aiment et injustes avec ces derniers. 
Guenièvre semble parfois être la véritable quête, le véritable Graal de la Légende Arthurienne. 
Le couple  qu’elle forme avec Lancelot s’approche encore une fois d’un couple féérique. Les fées avaient en effet l’habitude de jeter leur dévolu sur un homme et de lui promettre un amour éternel à une unique condition qui semble irréalisable. 
Certains la comparent à Hélène de Troie car les deux femmes apportèrent le conflit et l’hostilité entre les alliés qui les aimaient.
  Guenièvre serait – tout à la fois - la projection du désir charnel et des aspirations spirituelles.

Dans le Lancelot propre, rédigé en langue vernaculaire vers 1220, l'histoire d'amour entre Lancelot et Guenièvre est jugée acceptable, voire approuvée par la Dame du Lac, qui octroie à Guenièvre le droit d'aimer Lancelot. 

Cependant, tous les romans ne sont pas aussi tolérants, et la Queste del Saint Graal ( inspiration chrétienne) et la Mort Artu affirment clairement que l'infidélité de Guenièvre est la cause de l'échec de Lancelot dans sa quête du Graal. Malory, décrit cette liaison, comme celle d'un amour véritable, et refuse de voir en Guenièvre, une reine séductrice responsable du mal qui suivra …


En effet, les histoires d'amour sont habituelle à la cour ; ce que révèle l'histoire d'un cor et d'un manteau magique qui permet de révéler l'infidélité de quelqu'un. Arthur et Guenièvre sont tous deux démasqués par cet artefact, comme d'ailleurs tous les autres couples à la cour...
  La Reine Guenièvre – malgré son amour coupable - représente la première reine chrétienne et s'oppose à sa grande rivale qui est Morgane, la demi-soeur d'Arthur, dernière prêtresse des celtes et qui tente de conquérir Lancelot par la magie et l'enfermement dans son château...

  Guenièvre, comme reine du royaume de Logres, tient le royaume entre ses mains … D'autant que le roi Arthur entre dans une phase dans laquelle il semble entrer dans un état de langueur...
  Dans « Li Hauz Livres du Graal » (*), en l'absence du roi Arthur, c'est Guenièvre qui tient les rênes du royaume, et au retour du roi, il n'a aucun droit de réponse … 
Ici, l'amour qui lie la reine et Lancelot, est de l'ordre de l'amour Courtois, et cet amour ne les couvre pas de honte … Cependant, par cet amour, Lancelot – chrétien – reste en marge de cette religion qu'il souhaite suivre. Il superpose sans cesse les images de la reine et de la Vierge, mêlant prières à l'une et à l'autre. Il tente de concilier paganisme et christianisme. L'amour de la reine pour un autre que le roi n'est pas la cause de la fin de l'univers arthurien. 
Au contraire, il donne courage à Lancelot de lutter pour ce royaume quand bien même le roi Arthur le trahit en le faisant jeter en prison. 
Sans cet amour, Lancelot serait-il resté auprès du roi ? Guenièvre est la souveraine et tout, jusque dans sa relation avec Lancelot, fait d'elle la gardienne du royaume arthurien. Guenièvre n'est pas seulement une reine chrétienne, mais aussi une reine guerrière comme en connaissaient les Celtes. 

Après sa mort, Guenièvre est associée à trois objets : la couronne ( fonction royale ), le destrier ( cheval de combat, réservé aux chevaliers...) et la coupe d'or ( de la déesse celte)...
  Guenièvre représente le passage d'un monde païen, à un monde nouveau, chrétien peut-être, passage brutal et violent qui pourrait rappeler les guerres te le sang avce lesquels s'est imposé le christianisme... (*) 



Perlesvaus, aussi appelé Li Hauz Livres du Graal (Le Haut Livre du Graal), est un roman courtois du cycle arthurien en ancien français. Il est anonyme et date de la première moitié du XIIIe siècle. Il se veut être une suite de l'inachevé du Perceval ou le conte du graal (~1191) de Chrétien de Troyes, et s'inspire des deux premières continuations en vers, celle du pseudo-Wauchier et celle de Wauchier de Denain. C'est le moins canonique des écrits arthuriens du fait de ses différences marquées avec les autres versions, et il fait passer le mythe du Graal de la légende chevaleresque à l'allégorie chrétienne.

Dans les Triades galloises, les trois grandes reines d'Arthur s'appellent Gwenhwyfar

Alors que la littérature postérieure dépeint Lohot comme un preux chevalier et le fils morganatique du roi Arthur, dans Perlesvaus, il est apparemment le fils légitime d'Arthur et Guenièvre

dimanche 2 juillet 2017

Notes concernant Renaud de Châtillon et Aimery de Limoges:

Je reviens sur la vie de ces personnages romanesques et historiques, qui ont eu pour témoin et acteur: un limougeaud, Aimery de Limoges (1110-1196).

Le protagoniste principal de cette histoire est Renaud de Châtillon, né vers 1120, mort en 1187 à Hattin, prince consort d'Antioche (1153-1163), puis seigneur consort d'Outre-Jourdain et seigneur d'Hébron.
Ce cadet et fils d'un seigneur de Chatillon, sans fortune passe pour être un magnifique guerrier. Il part pour la Terre sainte et, au printemps 1153, épouse Constance, princesse régente d'Antioche, veuve de Raymond de Poitiers.
Constance, princesse d'Antioche, devenue veuve à vingt- deux ans, son mari Raymond ayant été tué dans un combat, refuse les partis les plus flatteurs, en particulier un prince de l'Italie méridionale, qui, de désespoir, se fait moine ; puis un prince grec, neveu de l'empereur de Byzance.

* A noter que le premier mari de Constance n'était autre que Raymond Ier de Poitiers, prince d'Antioche, fils de Guillaume IX, duc d' Aquitaine, lui-même grand-père d'Aliénor d'Aquitaine... Quand Aliénor accompagnant son mari, le roi de France, en croisade, arrive en Syrie ; le patriarche qui à la tête de la procession des clercs donne au couple royal sa bénédiction s’appelle Aimery de Limoges. Raymond de Poitiers, jeune frère du père d'Aliénor, magnifique baron qui aime la poésie, les troubadours et la vie courtoise, a gardé pour Aliénor le prestige que peut avoir un garçon qui se fait le compagnon de jeux d'une fillette en ce palais de l'Ombrière, et une foule de souvenirs les unit...

Malgré l'insistance du roi de Jérusalem, qui juge nécessaire la présence d'un homme pour défendre la Principauté, Constance ne peut se décider au mariage. Enfin, elle s'éprend d'un simple chevalier, fort pauvre, Renaud de Châtillon, qui se couvre de gloire sur les champs de bataille.

« Constance, la princesse d'Antioche, qui maint grand baron de haute affaire avait refusé, s'accorda en son cœur à un jeune bachelier de France qui n'était pas moult riche homme ( moult sage était et courtois, loyal et bon chevalier). Renaud de Châtillon était appelé.... Maintes gens s'en émerveillèrent et grandes paroles en firent par le pays, mais toutefois fut Renaud, prince d'Antioche. » dit du prélat Guillaume de Tyr.
Ce héros d'aventure défend vaillamment la Principauté d'Antioche, dont il est devenu le souverain, et sa vie se passe en incessantes chevauchées : « Depuis qu'il fut prince d'Antioche, oncques ne vêtît drap de soie de couleur ni de vair ni de gris ; toujours il porta la cotte de mailles et le justaucorps de cuir. »
Après le roi, le prince d'Antioche tient le premier rang au pays de Terre sainte.
Aimery de Limoges, patriarche d’Antioche ( originaire donc de Limoges …!),voit avec le plus grand déplaisir la haute fortune de Renaud, et ce mariage fait contre son consentement... Ce prélat est riche, puissant, mais illettré et « menant même une vie quelque peu licencieuse » au dire de Guillaume de Tyr. Son influence sur la princesse, diminue et il s'exprime très librement sur le compte du nouveau prince …
Ayant parlé de lui avec mépris, Renaud oublie dans sa fureur le caractère ''sacré'' d'un évêque, et de plus âgé, et le jette en prison, le fait torturer, puis après avoir enduit ses blessures de miel, l’enchaîne et le fait exposer au soleil et aux insectes... On dit que ses grandes richesses ont servi à payer l'expédition de Chypre...

<- Renaud de Châtillon et le supplice d'Aimery de Limoges, enluminure, xve siècle

« Le Prince, qui était un homme très jeune, en fut très courroucé et très troublé ; et, à cause de cela, il lui vint une grande colère, telle qu’il commit un acte insensé ; en effet il fit saisir le Patriarche et il le fit mener honteusement au donjon d’Antioche. Et ensuite il commit une vilenie encore plus grande ; car celui qui était prêtre et évêque, et sacré au rang de saint Pierre, et qui était un vieil homme et malade, il le fit lier au sommet de la tour avec la tête toute couverte de miel ; et celui-ci eut, en ce lieu, au soleil brûlant, en une journée d’été, tout seul, à souffrir de la chaleur et des mouches avec une grande douleur. »  Chronique de Foucher de Chartres


* Aimery de Limoges est le patriarche d'Antioche de 1140 à 1165. Il naît vers 1110, en Limousin, et décède en 1196. Il part étudier à Tolède. En 1136, il est nommé archidiacre d'Antioche.
Après la déposition de Raoul de Domfront, il est élu patriarche d'Antioche sans doute grâce au prince d'Antioche, Raymond de Poitiers, avec qui il entretient des relations amicales. Il prend ensuite part à la régence de sa veuve, Constance, mais il est emprisonné par Renaud de Châtillon, son deuxième mari. Il doit s'exiler à Jérusalem, après sa libération à l'instigation du roi Baudouin III de Jérusalem. Pendant son exil, il célèbre le mariage de Baudouin à Théodora Comnène en 1158. Peu de temps après, il est autorisé à rejoindre son patriarcat.

** Aimery de Limoges est intervenu, vers 1150, pour que l’église de La Geneytouse soit donnée par l’évêque de Limoges à l’église d’Aureil ; cette intervention indique le patriarche d’Antioche, qui vivait loin du Limousin, tenait, malgré son éloignement, à s’occuper de questions religieuses touchant cette région ; voici une extrait du document concernant cette intervention, tel que ce document a été publié dans une revue savante :
« G(eraldus), Dei gratia Lemovicensis episcopus, presentibus et futuris in perpetuum. Nosse volumus tam presentes quam futuros quoniam intuitu pietatis et religionis ac ob caritatem et reverentiam A(imeric), patriarche Antiocheni, et precibus Thome fratris sui et Simonis archidiaconi, assensu quoque P. archidiaconi et P. archipresbiteri, concessimus et donavimus Willelmo priori et ecclesie Aurelienci ecclesiam de la Genestosa cum omninus pertinentiis suis in perpetuum possidendam ; (…) »
(Voici une traduction mot à mot en français moderne : « Gérald (note : il s'agit de Gérald du Cher, évêque de 1142 à 1177), par la grâce de Dieu évêque de Limoges, pour le présent et pour le futur à perpétuité. Nous voulons reconnaître, autant pour le présent que pour le futur, que, par l’effet de la piété et de la religion, et en raison de l’amitié et du respect pour Aimery, patriarche d'Antioche, et par l'effet des prières de son frère Thomas et de l'archidiacre Simon, et aussi par l’effet de l’assentiment du Père archidiacre et du Père archiprêtre, nous concédons et donnons au prieur Guillaume (note : il s'agit de Guillaume de Plaisance, qui était déjà prieur en 1156, et qui est décédé vers 1158), et à l’église d'Aureil, l'église de la Geneytouse, avec toutes ses possessions, en propriété perpétuelle ; (...) »


Et c'est ainsi, qu'en cette contrée limousine sont rapportées ces histoires venues d'Orient ; et d'abord par Roger de Laron lui-même...

*** Sur Aureil :
" Saint-Étienne de Muret ( fondateur de l’ordre de Grandmont ), suivant son hagiographie, vint les premiers temps de cette fondation près de Gaucher. Ils étaient très liés, mais un jour que Gaucher accéda aux demandes de "vertueuses dames" pour vivre sous sa direction en 1085. Étienne qui y était foncièrement hostile prit ses distances et partit vers Muret.
Saint Gaucher fit construire pour ces moniales le monastère de Bost las Mongeas à 500 m d'Aureil. L'église de son prieuré fut dédié en 1093 à St Jean l'Évangéliste. La règle suivie s'inspirait des coutumes de Saint Ruf de Valence qui avaient été approuvées par Urbain II; célibat traditionnel avec partage de tous les biens.
Les chanoines réguliers d'Aureil desservaient une vingtaine d'églises paroissiales en 1200. Saint Gaucher devait mourir des suites d'un accident; sommeillant sur sa monture, il avait 80 ans; il tomba et sa tête heurta un pierre. Il mourut le surlendemain, le 9 avril 1140. Au cours de la cérémonie funèbre présidée par Gérald, évêque de Limoges, de nombreux miracles eurent lieu. Il fut canonisé par Célestin III en 1194. L'évêque de Limoges se rendit à Aureil le 19 septembre 1194, releva le corps du saint, et le plaça dans une chasse.
Le monastère d'Aureil, nom donné au lieu par saint Gaucher, eut un tel succès, qu'une quarantaine de prieurés en Limousin, dans le sud du Berry et dans sa région natale furent fondés. Il reçut de très nombreuses donations des puissantes familles du voisinage et des évêques de Limoges. Mais cette observance sera victime d'abord des troupes du Prince Noir. Reconstruit, il sera brûlé sur l'ordre du Duc des Deux-Ponts en 1569, et une seconde fois par les huguenots de Lévis de Ventadour en 1575. Les derniers moines abandonneront Aureil en 1598. Le dernier prieur, Simon Palays, demandera que son monastère soit uni au Collège des Jésuites de Limoges en 1622, comme le sera celui de l'Artige en 1682. Des bâtiments monastiques seront reconstruits en 1643, mais l'église avait été réduite par un mur de refend entre la deuxième et la troisième travée en 1635. L'aile orientale fut démolie au XIXe siècle. La couverture du clocher primitivement en ardoise a été refaite en 1967 en essentes de châtaignier. La dernière travée de l'église qui était sécularisée a été rachetée par la municipalité pour servir de salle municipale." Par Michel FOUGERAT: sur http://www.limousin-medieval.com/

mardi 20 juin 2017

Roger de Laron : sa Foi en cette fin du XIIIe s.

Roger de Laron, le sait...Et, nous l'avons déjà évoqué... : (Roger de Laron : les Templiers et le Saint-Suaire.)
- Les Templiers ont possédé, et possèdent encore le linge qui a enveloppé le cadavre de Jésus ; cette relique est protégée parmi le Trésor disséminé après l'arrestation des chevaliers. ( Cf, le prochain article)
Ceux qui l'ont vu, en particulier les grands Maîtres de l'ordre, évoquent ce linge en décrivant un visage qu'il garderait inscrit dans le tissage, avec les marques du supplice... Certains chevaliers adorent la relique, et d'autres les accusent d'adorer une idole...

Roger de Laron, reste prudent sur ces accusations... Lui même, quand il fut interrogé par l’évêque, a récusé toutes les abominations prêtées au chevaliers pauvres du Christ... Ce dont il peut témoigner, c'est un rituel d'obéissance établi par les Templiers qui met à l'épreuve les recrues, et qui reprend des gestes de leurs ennemis pour les édifier, et peut-être les préparer... En effet, les sarrasins obligent les prisonniers chrétiens, sous peine de mort, à renier Jésus-Christ et à cracher sur la croix...

Bien sûr, Roger de Laron croit en un seul Dieu, qui se manifeste en une Trinité. Il croit au Père, créateur de toutes choses.
La création est parfaite, à l'image du créateur... Au travers de ses voyages et de ses rencontres, le seigneur de Laron a très vite été intrigué par les questions sur l'origine des dieux, du ciel et de la terre que les différents peuples se posent délicatement exprimés dans des contes, des histoires ( des mythes)... Ainsi, a t-il entendu parler au sein du Chaos, des noces entre la terre et le ciel. C'est Chronos, qui sépare l'étreinte en coupant le sexe de son père... Certains évoquent un œuf, concentration de vie... La grande question débattue parmi les sages, est de savoir si le monde est fini ou infini... ?

La conviction de beaucoup de lettrés est que Dieu étant infini, il ne peut avoir créé un monde fini : ce serait chose indigne de sa puissance créatrice... Pourtant, Roger sait qu'il ne faut pas trop le dire... Les clercs proches des puissants de l’Église abhorrent l'idée d'un univers infini : l'ordre et l'harmonie du monde ne peuvent exister dans un espace infini.
Si la Terre est au centre du monde... Manifestement, pour les hommes du XIIIe siècle, le monde est un lieu différencié, hiérarchisé, organisé et cohérent ; il est le fruit de la réflexion de la plus haute intelligence... Ce sont les séparations qui ont permis aux jours, nuits, mers, terres, sexes de se créer... L'homme lui-même est séparé de Dieu ...

Ce qui édifie Roger de Laron, également, c'est la religion des sarrasins. L'islam, avec la croyance en un Dieu unique, transcendant, source unique de la doctrine, professe l'unité des êtres humains entre eux et avec le cosmos.
La nature vivante, n'est pas une matière inerte, elle est habitée par le souffle de Dieu, sa destinée est interdépendante de la notre.
Le chevalier templier garde, tel un trésor, la traduction d'un texte arabe d'Huseyn Mansûr Hallâj ( mort en 922 à Bagdad)
Ce texte est éminemment alchimique, il décrit les différentes opérations de transformation de soi, par l'anéantissement de l'égo et par l'advenue de Dieu en soi...

« C'est le recueillement, puis le silence ;
puis l'aphasie et la connaissance ;
puis le découverte ; puis la mise à nu.

Et c'est l'argile puis le feu ; puis la clarté et le froid ;
puis l'ombre ; puis le soleil. (…)

Et c'est l'ivresse puis le dégrisement ;
puis le désir, et l'approche ;
puis la jonction ; puis la joie.

Et c'est l'étreinte puis la détente ;
puis la disparition et la séparation ;
puis l'union ; puis la calcination. »

C'est à Chypre, que Roger de Laron a entendu parler de la première fois de la science du ''Grand Oeuvre'' ; un savant sarrasin enseignait que l'or représentait l'équilibre parfait entre les deux principes opposés et complémentaires le Soufre et le Mercure... Raymond Lulle (1235-1315) que Roger a compris la description opérative du monde dans lequel il vivait..
Ces quelques mots étaient le départ semblait-il d'une théorie qui englobait le visible et l'invisible … C'était assez tentant … Mais c'est avec
Pour résumer : le monde visible est décrit selon une structure ternaire ; et qui prend son origine dans la matière primordiale ( crée par Dieu) : elle est représentée par le ''Vif Argent'' ou Mercure. De cette matière initiale se sont extraits les corps angéliques, les corps célestes ( les astres ..) et les corps terrestres. Des corps terrestres nous connaissons ( Aristote) - les Quatre éléments : l'eau, la Terre, l'Air et le Feu.
Les alchimistes ont découvert, également : la Quinte essence... Raymond Lulle la décrit comme un esprit subtil répandu dans l'ensemble de la nature et qui vient s'ajouter aux quatre éléments.
Cette essence s'appelle un alcool...

A son retour en Aquitaine, Roger de Laron, s'est vite aperçu, qu'en ce XIIIe siècle, les moines pratiquaient dans leurs monastères cette alchimie ; sous les deux formes, matérielle et spirituelle.

Parmi eux, Roger Bacon (1214-1294), franciscain après avoir été marié, a atteint une certaine notoriété...

Roger Bacon - Alchimiste - Conte.

samedi 17 juin 2017

Robert de Laron, la magie - Michael Scot -

Michael Scot (1175-1235), quitte vers 1220 l'Espagne. A Bologne, il est médecin. Entre 1224 et 1227, Michael Scot se trouve au service du pape Honorius III (?-1227) et de son successeur Grégoire IX. Le 31 mai 1224, il est nommé archevêque de Cashel en Irlande.

Cependant, il doit renoncer à ce siège, car il manie mal l'irlandais. Le 9 mai 1227 on lui donne d'autres prébendes en Écosse et en Angleterre. Enfin, on sait qu'en 1127, il est astrologue à la cour de l'empereur Frédéric II (1198-1250), empereur du Saint-Empire ( il est roi de Germanie, de Sicile et de Jérusalem). Il a accueilli des savants du monde entier à sa cour. Il porte un grand intérêt aux mathématiques et aux beaux-arts... A sa mort, on l'évoque comme la ''stupeur du monde'' ; dans l'esprit des gens à l'époque, il est ''l'Empereur endormi'' dans les profondeurs d'une caverne, et on attend son retour...
On dit que Frédéric II a mis à l'épreuve son astrologue de cour et conseiller médical et lui a demandé de calculer la distance entre le ciel dont il parlait toujours, et la pointe d'un clocher. L'astrologue fait le calcul et donne le résultat à l'empereur. Après quoi Frédéric fait en secret abaisser la tour de la largeur d'une main et demande à Michael Scot de calculer encore une fois la distance, prétendant l'avoir oubliée. N'aboutissant pas au même résultat Michael Scot en conclut que le ciel avait monté de la largeur d'une main ou que l'église avait baissé d'autant. L'empereur alors embrasse son astrologue pour avoir fait un calcul si exact.

Michael Scot aurait prévu qu'il serait tué par une petite pierre... Il s'était donc fait une protection pour la tête, le Cerebrerium. Un jour, pendant que Michael Scot assiste à la messe, il enlève cette coiffure comme il convenait, et justement alors une petite pierre tombe de la voûte et le blesse légèrement à la tête. Après qu'il eut considéré la pierre, il règle encore ses affaires et meurt peu après.
Riders of the sidhe - John Duncan


* Concernant Michael Scot, Roger de Laron aime rapporter cette anecdote que l'on se raconte entre alchimistes :
Le décor est une fête à la cour de l'Empereur. Alors que les invités se pressent, Michael Scot offre au monarque un cadeau : un miracle qu'il peut choisir dans l'instant. Frédéric II lui suggère de convoquer une pluie rafraîchissante, car le temps est lourd et oppressant. Aussitôt, la pluie commence, et stoppe à l'ordre du magicien …
L'empereur, à son tour lui offre une récompense. Et Scot demande la permission de choisir un de ses chevaliers pour l'aider à résoudre une difficulté majeure que vit un seigneur étranger. Ulfo, un chevalier allemand, est choisi. Tous deux quittent la fête, alors que l'on commence à peine à recevoir les invités...

Ulfo entreprend ainsi l'aventure commanditée par Scot. Ils partent pour la Sicile, et de là, s'arment de deux grandes galères, et d'une force armée et, traversent la Méditerranée. Ils naviguent jusque devant Gibraltar et se risquent sur la mer de l'Ouest, où ils trouvent une terre inconnue. La population locale se joint à l'armée d'Ulfo lors de deux batailles et un siège, contre un roi hostile.
Ulfo triomphe contre l'ennemi, et se marie avec la fille du roi ; et même règne à sa place. Scot , alors, disparaît et ne ré-apparaît que plusieurs années plus tard, pour demander à Ulfo de l'accompagner pour une visite à l'Empereur, dont il avait quitté la cour il y a plusieurs années.
Ulfo revient donc, à la cour de l'Empereur. La scène est comme il l'avait laissée, plusieurs décennies auparavant. Les serviteurs distribuent des coupes d'eau aux invités pour se laver les mains avant la fête à la cour. Rien n'a changé, et il ne s'est passé qu'un instant depuis le départ d'Ulfo...

Malheureusement, Ulfo a passé le reste de sa vie à pleurer la vie qu'il avait perdu.

dimanche 11 juin 2017

Robert de Laron, la magie noire et le Diable.-1/2-

Il y a, dit-on, loin en Espagne, une école qui s'appellerait l'Ecole Noire. On y apprend la science de la matière, la magie et autres sciences antiques. Cette école se trouve dans une caverne au bout d'un souterrain très profond. Il n'y a, bien sûr, aucune fenêtre, aussi y fait-il toujours noir, du moins comme dans un four.... Il n'y a pas de professeurs, on apprend tout dans des livres écrits en lettres de feu que l'on peut lire dans l'obscurité. Ceux qui apprennent là ne peuvent sortir en plein air ou voir la lumière du jour tant qu'ils y restent, et il leur faut patienter dans cette écoles trois, cinq ou sept ans pour terminer leurs études.

Chaque jour, une main grise et velue entre par le mur et tend à manger aux étudiants. Celui qui tient cette école a stipulé que le dernier à quitter l'école, chaque année, lui appartient. Et comme ils savent tous que c'est le Diable qui tient l'école, chacun tente tout pour éviter d'en sortir le dernier.

Il est arrivé que le Diable voit sa proie lui échapper...
Une fois, il y eut trois Islandais à l'Ecole Noire: Saemundur le savant, Kalfur Arnason et Halfdan Eldjarnsoon ou Einarson qui, par la suite, fût prêtre à Fell dans le Slettuhlid. Ils devaient quitter l'école tous ensemble et Saemundur s'offrit à sortir le dernier. Les deux autres s'en réjouirent. Saemundur s'enveloppa dans un grand manteau, sans enfiler les manches et sans boutonner un bouton. Il y avait un escalier pour remonter de la maison d'école. Lorsque donc Saemundur arriva à l'escalier, le diable empoigna son manteau en disant: "Toi, tu m'appartiens." Alors, Saemundur se débarrassa de son manteau et sortit en courant. Il ne resta que le manteau entre les mains du diable. Mais la porte de fer grinça sur ses gonds et claqua si fort sur les talons de Saemundur qu'il fut blessé aux os des talons. Alors, il dit: "La porte a claqué tout près des talons" - et c'est devenu depuis un proverbe.
Voilà comment Saemundur parvint à quitter l'Ecole Noire avec ses camarades. D'autres disent que lorsque Saemundur le savant monta l'escalier et passa les portes de l'Ecole Noire, le soleil brilla sur lui et porta son ombre sur le mur. Quand, donc, le diable voulut s'emparer de Saemundur, celui-ci dit: "Je ne suis pas le dernier. Tu ne vois pas celui qui me suit?" Le diable saisit alors l'ombre qu'il prit pour un homme et Saemundur s'échappa et la porte claqua sur ses talons. Mais à partir de ce moment là, Saemundur n'eut plus jamais d'ombre parce que le diable ne la lui rendit jamais.

A l'issue de leurs études, ces ''savants'' peuvent se permettre d'assister à des événements lointains, et donc de se déplacer à la vitesse de l'éclair. Ils peuvent invoquer des démons.
Saemundur possédait des pouvoirs très étendus. Le bruit courait qu'il était servi par un démon familier qui le transportait par delà les mers à sa demande, et qui s'occupait du bon ordre de sa maison et de ses propriétés. Et, le Diable attendait tranquillement son heure, car on racontait aussi que des légions de démons se pressaient autour du 1it de mort de Saemundur, guettant l'instant où
son âme quitterait son corps.
Il semble que tous les adeptes de cette école de magie disposaient et disposent des mêmes pouvoirs. 

Le savant écossais Michael Scot (1175-1232), par exemple, contemporain de Bacon, avait sous son autorité, à son retour d'Espagne, une nuée de serviteurs infernaux, et il possédait un ouvrage intitulé Le Livre du pouvoir, qui contenait les formules permettant de les évoquer ou de les renvoyer. On prétendait qu'il chevauchait un démon ayant pris la forme d'un cheval, qu'il faisait surgir du néant de somptueux festins, et qu'il avait contraint ces fils de l'Enfer à bâtir des ponts et à déplacer des montagnes.
Aussi inspirait-t-il une vive crainte aux gens du commun. Quand il mourut, il fut enterré solennellement, et Le Livre du pouvoir fut accroché au mur de l'église près de son tombeau. Pendant des siècles, personne n'osa l'ouvrir ni même le toucher, par crainte de libérer les créatures que ses formules magiques permettaient d'évoquer.

Scot passait pour avoir partie liée avec l'ennemi par excellence de l'univers, mettant ainsi en péril aussi bien sa personne que son entourage, et que l'ordre même de la nature. Ce n'était pas chose aisée que de toucher au domaine interdit et de rester indemne. Un magicien devait faire preuve d'un grand courage et d'une grande habileté pour commander aux puissances des ténèbres sans devenir leur victime.

jeudi 8 juin 2017

Roger de Laron et le ''Grand Oeuvre'' -16/.- Sainte-Barbe

Une autre femme fait très bien le lien entre Dame Margot, Mélusine et l'alchimie... Cette autre femme, est célèbre, en ce moyen-âge, et par ici, c'est '' Sainte Barbe ''
Il en restera longtemps quelque chose, en effet, vers 1900, à Felletin et à Aubusson : la ''Sainte Barbe'' ( 4 décembre) est un événement important, un jour chômé, marqué par des coups de feu et de copieux repas bien arrosés. 
Les creusois économisaient en prévision de ce jour de fête familiale pour lequel ils réservaient traditionnellement une dinde ou une oie dans les campagnes avoisinantes. Des coups de pistolets et de fusils, sirènes et cloches appelaient les ouvriers, non plus au travail mais au rassemblement festif. Avec le temps cette tradition festive collective a perdu de sa ferveur pour prendre l’allure d’un simple banquet, puis - depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale - le 4 décembre n’est plus un jour chômé.

L'histoire de cette sainte, se situe à Nicomédie, dans la province de Bithynie (aujourd’hui Izmit en Turquie) sous le règne de l’empereur Maximin I, dit le Thrace (235-238) ; elle est la fille du gouverneur Dioscore.
Pour la préserver des sollicitations du monde et surtout du prosélytisme chrétien, son père la fait enfermer dans une tour qui n’est éclairée que par deux fenêtres. Un prêtre chrétien, déguisé en médecin, s’introduit dans la tour et la baptise...
Pour manifester sa foi en la St Trinité, elle perce elle-même dans les murs de sa prison une troisième fenêtre. Sa conversion au christianisme, rend furieux son père qui met le feu à la tour. Elle s'enfuit, et se réfugie dans le creux d’un rocher, qui miraculeusement s’entrouvre pour lui donner asile. Jetée en prison, elle subit le martyr. On laboure son corps avec des peignes de fer et des torches allumées sont enfoncées dans ses côtes. En colère, son père la frappe de son épée. Il est immédiatement foudroyé.


La Tour, peut symboliser le corps dans laquelle l'âme individuelle est enfermée. Sa virginité (et son mariage mystique), peut attirer le Feu du ciel : c'est l'union du Féminin, et du masculin, de la Terre et du ciel, de l'âme et de l'Esprit …
On retrouve cette même image dans la ''Maison Dieu'' du Tarot. Les jumeaux de la '' Maison Dieu'' sont les fruits de l'union dont on vient de parler... C'est surtout la promesse de l’Homme Nouveau qui se révèle dans la Lame XX - le Jugement, après que les Noces alchimiques du Soleil et de la Lune ont eu lieu dans l’Athanor de sainte Barbe. Comme pourrait le révéler Hermès le Trismégiste ; sainte Barbe possède  « les trois parties de la Philosophie de tout le monde », et la Pierre dressée est notre matière à transmuter en corps de Gloire, alors seulement, la mort sera abolie, et l’on possédera les « clés du royaume des ciels. ».

Sainte-Barbe est représentée à côté d'une tour ''allumée'', représentative de l’athanor des alchimistes.
Dire qu'une '' vierge '' est enfermée dans une tour-symbole de l'Athanor, c'est dire que la'' materia prima ''des alchimistes est prête à la transmutation...
La Tour et la foudre sont deux éléments liés à Sainte Barbe patronne des alchimistes et de tous ceux qui exercent un métier en rapport avec le Feu (patronne des pompiers, des mineurs, etc…).
La Tour est l'élément capital qui rejoint, Mélusine : Dame Margot, et comme nous venons de le voir : Sainte-Barbe


Ensuite, un homme charitable, Valentin, enterra le corps de Barbe avec celui d’une autre vierge, martyrisée avec elle, Juliana (Julienne). Sa tombe attira beaucoup de pèlerins et fut le site de nombreuses guérisons.  

<-- Boltraffio, Sainte Barbe - Porteuse du Graal

lundi 5 juin 2017

La Chastelaine de Vergy

Nous venons de rencontrer des personnages de la lignée des ''de Vergy''. Un nom déjà mis à l'honneur par la littérature … !
Quand Roger de Laron fut en âge de lire ; il n'a pu éviter un roman d'amour courtois, qui était un succès en cette fin du XIIIème siècle : il s'agit du poème de La Chastelaine de Vergy, écrit en vers par un inconnu.
Dans l'Amour courtois, la fin'amor est assortie de l’obligation quasi sacrée qui est faite aux amants de tenir absolument secrète leur liaison, généralement adultère. Quand le troubadour chante sa dame, il ne la désigne que sous un pseudonyme et se garde de donner son nom.
Le roman a eu un énorme succès dans les cours occidentales à partir du XIIe siècle et on retrouve ce thème dessiné ou sculpté sur des tablettes à écrire, des miroirs, des peignes ou des coffrets à bijoux.
Aujourd’hui ce texte est l’un des joyaux de la littérature française du Moyen Age. Il en subsiste vingt-deux manuscrits connus datant du XIIIe au XVIIIe siècle.



A l’époque gothique, Paris est la capitale du travail de l’ivoire. Les coffrets, comme les valves de miroir ou les tablettes à écrire, illustrent ce goût pour les oeuvres profanes sculptées de thèmes puisés dans la littérature courtoise contemporaine.
Les panneaux de ce coffret profane illustrent l’histoire des amours tragiques de la châtelaine de Vergy et d’un chevalier. Le style des vêtements portés par les personnages indique que le coffret du Louvre date du second quart du 14e siècle.

Le nom de Vergy était déjà entré en littérature, avec le Roman de la Violette composé en 1227-1228 par Gerbert de Montreuil. Le héros, Gérard de Nevers défendait le château de Vergy et l’orphelin qui l’habitait contre les assauts d’un chevalier pillard.
Il semble que Vergy soit alors un lieu de séjour des jongleurs et ménestrels des XIIe et XIIIe siècles. Leurs châtelains ont sans doute le sens de l’hospitalité, d’où l’intérêt que leur portent les poètes.
Les scène se passent en Bourgogne, alternativement au château de Vergy, demeure de l'héroïne, et dans un château du duc de Bourgogne, très voisin du premier, sans doute le château d'Argilly..
Vergy est un village de la Côte d'Or. Du château, il n’en reste que quelques rochers, car il a été rasé en 1604 et n’a jamais été reconstruit.

Les personnages sont le duc et la duchesse de Bourgogne qui ne sont pas nommés, la châtelaine de Vergy, nièce du duc, et un chevalier amant de la châtelaine.

« Il est une espèce de gens qui font semblant d'être loyaux et de garder si bien un secret qu'il convient de se fier à eux ; et quand aucun s'abandonne à leur faire une confidence d'amour, ils la répandent par le pays et en font leur fable et leur risée.

Alors celui qui a révélé son secret en perd toute joie ; car plus l'amour est grand, plus les parfaits amants sont désespérés, si l'un d'eux croit que l'autre a découvert ce qu'il devait celer, et souvent il s'ensuit cet effet détestable que l'amour finit à grande douleur et vergogne.

Telle chose advint en Bourgogne à la Dame de Vergy et à un Chevalier qui l'aimait.
»

La châtelaine de Vergy s’ennuie ferme dans son château, bâti à quelques kilomètres de Beaune, sur un éperon rocheux. Elle s’éprend d’un beau chevalier, compagnon du duc de Bourgogne dont il est le vassal le plus apprécié.
L’amitié cède bientôt le pas à l’amour et les visites se font de plus en plus rapprochées et intimes.
La dame craint d'éveiller quelques soupçons dans son entourage ; et envisage de faire sortir son petit chien - dressé à cet effet - dans le verger, pour signaler à son amant l’absence du châtelain...
La dame, rappelle à son amant que leur amour doit être tenu secret ; et qu'au moment même où leur amour serait révélé, il la perdrait ainsi que le don total qu’elle lui fait d’elle-même.
« Ami, fet ele, or vus chasti,               « Ami, dit-elle, maintenant je vous avertis,
Si vus comant e si vus pri,                  je vous le recommande et je vous en prie:
Ne vus descovrez a nul humme!        ne vous confiez à personne.
De ceo vus dirai ja la summe:                        Je vais vous dire la raison de la chose:
A tuz jurs m'avrïez perdue,                 vous me perdriez à tout jamais
Se ceste amur esteit seüe;                   si cet amour était connu.
Jamés ne me purriez veeir                  Plus jamais vous ne pourriez me voir
Ne de mun cors seisine aveir. »                      ni prendre possession de mon corps. »

Longtemps, tout se passe bien, et leur amour est doux et secret, car personne d’autre n’en a connaissance.
Tout se passe fort bien jusqu’au jour où la duchesse de Bourgogne, invitée au château par son amie, est mise en présence du chevalier.
La duchesse s’intéresse alors au jeune homme, et finalement, brûle elle aussi d’amour pour le chevalier.... Objet des avances de la duchesse, le chevalier refuse et lui déclare qu'il ne se montrera jamais déloyal envers son seigneur.

La duchesse en ressent une profonde irritation. De dépit elle dit à son mari que le chevalier lui a déclaré sa flamme. Le duc appelle le chevalier et le somme de lui dire l’exacte vérité. Partagé entre son devoir de vassal, son désir de rétablir la vérité et son serment de ne rien dévoiler de son amour ; il opte finalement pour la vérité et raconte tout à son seigneur. Il lui confie - pour appuyer son récit - le jeu du petit chien qui favorise ses rencontres avec la châtelaine de Vergy.
Le duc à demi convaincu demande au chevalier à l'accompagner lors de son prochain rendez-vous, pour assister de loin à la rencontre des deux amants. Le chevalier y consent, et la nuit suivante, les deux hommes partent à pied. Le duc caché derrière un arbre voit venir le petit chien suivi bientôt de la dame ; il peut alors constater de visu que le chevalier ne lui a pas menti.

La duchesse, étonnée, observe aucun changement dans l'attitude de son mari envers le chevalier. Elle traite le duc avec froideur jusqu'à ce qu'elle lui extorque le récit des liens qui unissent la châtelaine et son chevalier ; non sans avoir juré à son tour de garder le secret. Mais elle se trouve trop humiliée d'avoir été préférée à une dame de moindre rang....
Elle entreprend de se venger davantage, et invite alors la châtelaine à un bal où elle la complimente sur le dressage des petits chiens ; et sous-tend qu’elle n’ignore rien de ses amours.

La Dame de Vergy apprend le parjure de son amant et voit ainsi son amour coupable étalé sur la place publique. Ainsi bafouée, elle meurt de douleur. Le chevalier apprend la nouvelle du suicide de sa maîtresse, et pris de remords, se transperce le corps de son épée.
Le duc trouve les deux corps sans vie des amants, il comprend son tort d’avoir clamé et répandu les termes de leur secret. Il s’empare de l’épée du chevalier. Il perce à jour l'ignominie de la duchesse et la décapite en plein bal. Le duc se confie à un ecclésiastique. Il quitte ses fonctions à la tête du duché et s’engage comme Templier pour faire croisade.

On pourrait douter que les personnages de ce roman aient existé réellement... En effet, deux thèmes repris dans cette histoire en alimentent bien d'autres : il s'agit du '' Secret à bien garder '' et de ''l'Amoureuse dédaignée et accusatrice'' que l'on retrouve dans la mythologie avec Joseph et la Femme de Putiphar, ou Sténobée et Bellérophon... Pourtant, et parfois la réalité rejoint la fiction ; certains détails que nous connaissons de la vie de quelques personnalités du duché de Bourgogne à cette époque, correspondent...

* Nous pourrions avoir une piste avec Hugues III (1148-1192), duc de Bourgogne de 1162 à 1192. En 1165, il épouse en premières noces Alix de Lorraine (1145 - †1200) qu'il répudie en 1183.. ! Il se remarie .. En 1185, il est en guerre avec le seigneur de Vergy. Il s'engage ensuite dans la troisième croisade. Il combat au côté de Richard Cœur de Lion et meurt à Tyr zn 1192.
D'autres dames de Vergy ont été apparentées à la maison de Bourgogne.

* L'héroïne du poème est mariée à un Vergy; elle est de plus nièce d'un duc de Bourgogne. Et, on pourrait l'identifier à Laure de Lorraine, mariée en premières noces à Jean de Dampierre et en secondes noces, entre 1259 et 1267, à Guillaume de Vergy, sénéchal de Bourgogne : elle devient, par ce mariage , petite-cousine ou plutôt nièce, à la mode de Bretagne, de Hugues IV, duc de Bourgogne.
Le duc avait donné en fief à Guillaume de Vergy la châtellenie dont il portait déjà le nom, et par suite, Laure de Lorraine avait le droit de se faire appeler châtelaine de Vergy.
Le duc visé par le poète est, dès lors, Hugues IV, qui nous est représenté partant pour, la Terre Sainte et n'en revenant pas. En fait, Hugues IV se croisa avec Louis IX et mourut en 1272, de retour d'un pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle.
Quelle est la duchesse ? Ce ne saurait être que Yolande de Dreux, première femme de Hugues IV, qui meurt en 1255, alors que Laure de Lorraine, mariée à Jean de Dampierre, ne portait pas encore le nom de Vergy. C'est donc Béatrice de Champagne, mariée en 1258.


Quant au chevalier amant de la châtelaine, nulle allusion ne nous permet de découvrir son nom.

** Les illustrations proviennent de photos de la ''Camera da letto della Castellana di Vergy'' du Palais Davanzati à Florence. La décoration de la chambre du 2ème étage, reprend les épisodes de notre histoire... Ce palais du Moyen-âge a été construit par la famille Davizzi, des marchands de l'Arte di Calimala.

mercredi 24 mai 2017

Un alchimiste, dans les Contes de Canterbury

Le poète Geoffrey Chaucer (1340-1400), est l'auteur de ce qui semble être une satire de l'alchimie dans Les Contes de Canterbury.

Le Conte de l'Assistant du Chanoine, se situe à la fin du Fragment VIII, après le Conte de la Deuxième Nonne. À la fin de ce dernier conte, les pèlerins sont rattrapés par une paire de cavaliers : le Chanoine et son Assistant, qui désirent les accompagner dans leur pèlerinage vers Canterbury. L'Aubergiste demande au Chanoine de leur raconter une histoire, mais son Assistant prend la parole avant lui et révèle que son patron se pique d'être alchimiste. Le Chanoine tente de le réduire au silence avant qu'il ne révèle ses secrets, mais n'y parvient pas et prend la fuite, honteux.

Ce conte a toujours interrogé les alchimistes... Il est le seul des Contes de Canterbury qui ne soit pas issu d'un récit antérieur, mais entièrement imaginé et écrit par Chaucer. Beaucoup ont pensé que sous le couverts d'un conte, Chaucer racontait son savoir à ce sujet … De toute manière, ce conte reprend un savoir assez complet et vulgarisé qui était peu partagé et divulgué ainsi : un vocabulaire simple, et sans artifice symbolique... On y découvre les vicissitudes et les dangers du métier.

Dans le Conte, le valet commence alors le récit des sept années qu'il a passées auprès du Chanoine, à tenter de découvrir le secret de la pierre philosophale, en vain : aucune des techniques employées par son maître n'a jamais fonctionné.

(...)
«  Mais n’importe cela, parlons de nos travaux. Quand nous sommes au lieu où nous devons exercer notre lutinant métier, nous semblons merveilleusement sages, tant nous usons de mots savants et curieux. Moi, je souffle le feu jusqu’à ce que le cœur me faille.
Pourquoi vous dire ici toutes les proportions de toutes les choses avec quoi travaillons, comme de cinq ou six onces, peut-être bien, d’argent, ou telle autre quantité ; et pourquoi prendre la peine de vous réciter les noms d’orpiment, d’os brûlés, d’écaillés de fer, qui sont en poudre broyés bien menu ? Ni comment tout est mis en un pot de terre, avec du sel dedans, et du poivre aussi, avant ces poudres que je viens de dire, le tout bien recouvert d’une lame de verre, et moult autres choses qu’il y avait là ? Ni que le pot et le verre sont clos de mastic pour que de l’air rien ne passe dehors ?
Point ne parlerai du feu modéré, et du vif aussi, que l’on faisait, ni du souci et de la peine que nous prenions pour sublimer nos matières, et pour amalgamer, pour calciner le vif-argent, que dénommons Mercure cru !
Malgré tous nos tours nous ne pouvons aboutir. Notre orpiment et Mercure sublimé, notre litharge aussi broyée sûr le porphyre, de toutes ces matières un nombre d’onces précis, cela ne sert de rien, notre labeur est vain.
Ni non plus l’ascension de nos esprits, ni les matières qui restent au fond, ne peuvent à notre œuvre en rien profiter. Car tout notre labeur et travail est perdu ; et toute la dépense, de par tous les diables ! que nous avions risquée, perdue aussi.
Il y a en outre beaucoup d’autres choses, lesquelles appartiennent à notre métier ; pourtant ne puis les réciter dans l’ordre, pour ce que je suis un homme ignorant ; je les dirai comme elles me viennent en l’esprit, bien que ne les puisse ranger par espèces : ainsi le bol armoniaque, le vert de Grèce et le borax, et divers vaisseaux faits de terre et de verre, nos urinais, nos descensoires, fioles, creusets, sublimatoires, cucurbites et alambics aussi, et tant d’autres qui seraient chers au prix d’un poireau.
Pas n’est besoin de les réciter tous : eaux rougissantes et noix de galle, arsenic, soufre et sel armoniaque ; et d’herbes aussi j’en pourrais nommer beaucoup : l’aigrimoine, la valériane et la lunaire, et bien d’autres aussi, si je voulais tarder.
Dirai-je nos lampes brûlant jour comme nuit, pour faire aboutir notre art, si nous pouvons ? Et nos fourneaux aussi, pour la calcination, et pour l’albification du liquide, plâtre non dissous, chaux et glaire d’œuf, poudres diverses, cendres, fumier, urine, argile, sachets cirés, salpêtre, vitriol,
et feux divers, de bois et de charbon ; le sel de tartre, l’alcali, le sel préparé, les matières comburées et coagulées, l’argile avec du poil de cheval ou d’homme, et l’huile de tortre, l’alun, le verre, la levure, le moût, l’argoil, le résalgar, et l’imbibition de nos matières ; et aussi l’incorporation de nos matières ; et la citrination de notre argent, notre cimentation, notre fermentation, nos éprouvettes, lingots, et puis que sais-je encore ?
Je vais vous dire, ainsi que je l’appris aussi, les quatre esprits et les sept corps, dans l’ordre, comme j’ouïs souvent mon maître les nommer.
Le premier esprit est appelé vif-argent. le second orpiment, le troisième, pour sûr, sel armoniaque, soufre le quatrième.
Les sept corps, écoutez, les voici maintenant : Soleil est l’or, et l’argent nous l’appelons Luna ; nous nommons Mars le fer, le vif-argent Mercure. Saturnus est le plomb, Jupiter l’étain, et Vénus le cuivre, par la race de mon père !
Ce maudit métier, quiconque le veut exercer, il n’aura point de bien qui puisse lui suffire ; car tout le bien qu’il dépense à cela, il le perdra, de ceci je n’ai doute, Quiconque voudra mettre à l’air sa sottise, qu’il vienne et apprenne à multiplier ; et tout homme qui a quelque chose en son coffre,
qu’il apparaisse et se fasse philosophe.
Peut-être cette science est facile à apprendre ? Non, non, Dieu le sait, fût-il moine ou frère, prêtre ou chanoine, ou tout autre homme, quand il resterait nuit et jour penché sur son livre, à apprendre cette sotte et lutinante science, tout serait vain, et pardieu ! bien plus encore !
D’apprendre à un ignorant cette subtilité, fi ! ne m’en parlez pas, la chose est impossible ; qu’il connaisse l’art de lecture ou non, en fait pour lui cela reviendra au même ; car tous les deux, par mon salut ! aboutissent, dans la multiplication, également bien quand ils ont tout fini ; c’est à savoir, qu’ils échouent tous les deux.
Pourtant j’ai oublié de vous faire mention des eaux corrosives et de la limaille, et de la mollification des corps, et aussi de leur induration, des huiles, des ablutions et du métal fusible : à dire tout on passerait le plus gros livre qui soit nulle part ; aussi vaudra-t-il mieux que de tous ces noms-là je me repose. Car je crois bien vous en avoir appris assez pour évoquer un démon, tant fût-il revêche !
Ah ! non, laissons cela ! La pierre philosophale qu’élixir on dénomme, nous la cherchons tous ardemment, car si nous la tenions, alors nous serions saufs ; mais, au Dieu du ciel j’en fais l’aveu, malgré tout notre art, quand nous avons tout fait, et toute notre adresse, point ne veut nous venir. Elle nous a fait dépenser force bien, ce qui nous rend presque fous de chagrin, n’était le bon espoir qui se glisse en nos cœurs, toujours supposant, bien que nous souffrions dur, que nous serons par elle soulagés plus tard, espérance et supposition qui sont aiguës et fortes ; je vous en avertis, elle sera toujours à trouver.
Ce temps futur a poussé les gens à se séparer, en confiance, de tout ce qu’ils avaient.
Cependant dans cet art ils ne peuvent s’assagir, car il a pour eux une douceur amère ; ainsi semble-t-il, car s’ils n’avaient qu’un drap pour s’y envelopper durant la nuit, et qu’un couvre-dos pour se promener dans le jour, ils les vendraient pour les dépenser à ce mystère ; Ils ne savent pas s’arrêter, qu’il ne reste plus rien. Et toujours, en tout lieu où ils vont, on peut les reconnaître à leur odeur de soufre ; pour tout au monde, ils puent comme le bouc ! leur odeur de bélier est si chaude
qu’un homme qui serait à un mille de là, par leur odeur, croyez-moi, serait infecté ; ainsi donc, voyez-vous, par leur odeur et leur habit râpé, on peut, si l’on veut, reconnaître nos gens.
Et si l’on veut leur demander dans le privé pourquoi ils sont accoutrés si misérablement, aussitôt ils vous chuchoteront dedans l’oreille et vous diront que, s’ils étaient connus, on les tuerait en raison de leur science ; voilà comme ces gens trahissent l’innocence !
Laissons cela ; j’arrive à mon histoire : Avant donc que le pot ne soit mis sur le feu, avec certaine quantité de métaux, mon maître les tempère, et nul autre que lui, maintenant qu’il est parti, je puis le dire hardiment car, comme on dit, il sait habilement faire ; en tout cas je sais bien qu’il a tel renom ; souventes fois pourtant il tombe en faute ; or savez-vous comment ? bien des fois il arrive que notre pot se brise ! Adieu ! tout est parti !
Ces métaux ont si grande violence que nos murs ne sauraient leur faire résistance, à moins d’être bâtis et de pierre et de chaux ; ils percent donc et traversent le mur, et quelques-uns s’enfoncent dans la terre, ainsi avons-nous parfois perdu maintes livres et certains se répandent par tout le plancher, certains sautent jusqu’au toit ; sans nul doute, bien que le démon ne se montre pas à nos yeux, je crois bien qu’il est avec nous, ce mauvais-là !
Dedans l’enfer où il est le maître et seigneur, il n’est pas plus de douleur, ni de rancœur, ni de colère.
Lorsque notre pot est brisé, comme j’ai dit, chacun grommelle et se tient mal payé. L’un dit que c’était en raison du feu ; l’autre dit non, que cela dépend du souffleur, (et alors j’avais peur, car c’était mon office).
« Fi ! (dit le tiers), vous êtes ignorants et sots ; il n’a pas été trempé comme il devait l’être ! »
« Non (dit le quatrième), taisez-vous et écoutez-moi ; c’est que notre feu n’était pas fait de hêtre, voilà la raison, la seule, sur mes écus ! »
Moi, je ne saurais dire quelle était la cause, mais je sais qu’il y a grand débat entre nous.
« Allons ! (dit mon maître), il n’y a plus rien à faire, de ces périls dorénavant je me garderai ; je suis bien sûr que le pot était fêlé. Quoi qu’il en soit, ne soyez point abasourdis ; comme c’est l’usage, qu’on balaie aussitôt le plancher ; remettez-vous le cœur, soyez joyeux et contents ! »
Tous les débris sont balayés, mis en un tas ; sur le plancher on jette une toile, et tous les débris, mis dans un tamis, sont triés et passés maintes fois.
« Pardieu ! (dit l’un), un peu de notre métal est encore là, si nous n’avons pas tout ! Bien que l’affaire ait manqué cette fois, une autre fois elle peut réussir, il faut bien aventurer notre avoir ; un marchand ne saurait, pardieu ! toujours demeurer, croyez-m’en bien, dans sa prospérité ; parfois son bien est noyé dans la mer, et parfois il arrive sauf jusqu’à la terre ! »
« Paix ! (dit mon maître), la prochaine fois je m’efforcerai de mettre notre art en meilleure posture ; si je ne le fais point, mes sires, à moi le blâme ; il y eut faute en quelque point, je le sais bien. »
Un autre dit : « Le feu était trop chaud » ; mais, chaud ou froid, j’ose affirmer ceci, que nous terminons toujours de travers.
Nous manquons ce que nous voulions obtenir, et dans notre folie toujours délirons.
Et quand nous nous trouvons ensemble réunis, chacun de nous paraît un Salomon ! Mais tout ce qui reluit comme de l’or n’est pas de l’or, ainsi que je l’ai ouï dire ; ni toute pomme qui est belle aux yeux n’est bonne, quoi que les gens débitent et crient !
Il en va tout de même, voyez, parmi nous ; celui qui semble le plus sage, par Jésus ! est le plus sot, quand on vient à l’épreuve ; et qui parait le plus loyal est un voleur ; vous le saurez devant que je vous quitte, lorsque j’aurai conté jusqu’au bout mon histoire.
Explicit prima pars.
Et sequitur pars secunda.


Ensuite, le valet commence une autre histoire, celle de la tromperie d'un autre chanoine, qui fait croire à trois reprises à un prêtre naïf qu'il est capable de produire de l'argent à partir de mercure et de cuivre, et lui extorque quarante livres contre son prétendu secret.
(...)
La multiplication a tant dupé de gens que je crois bien qu’elle est, en bonne foi, la plus grande raison de cette disette d’or. Les philosophes parlent si brumeusement en ce mystère, que personne n’y peut rien entendre, malgré tout l’esprit qu’on a aujourd’hui. Ils peuvent bien jacasser comme font les geais, et mettre dans leurs grands mots leur plaisir et leur peine ; mais pour leur but, jamais ne l’atteindront.
On apprendra fort aisément, si l’on a quelque chose, à multiplier… et à perdre tout son bien.
Voyez ! ce joli jeu donne tant à gagner qu’il changera la gaieté d’un homme en chagrin, et videra aussi les bourses grandes et lourdes, en procurant aux gens les malédictions de ceux qui ont prêté leur bien pour cette fin.
Ô fi ! quelle honte ! Ceux qui furent échaudés hélas ! ne peuvent-ils fuir la chaleur du feu ?
Vous qui en usez, je vous conseille de cesser, crainte de perdre tout ; mieux vaut tard que jamais. Ne jamais réussir, c’est date trop lointaine. Quand vous chercheriez toujours, jamais ne le trouveriez ; vous êtes aussi aventureux que Bayard l’aveugle, qui s’en va au hasard sans considérer nul péril ; il est aussi hardi pour courir contre une pierre que pour passer à côté sur la route.
Ainsi va-t-il, encore un coup, de vous qui multipliez. Que si vos yeux ne peuvent pas bien voir, gardez que votre esprit ne perde pas la vue. Car si grands que vous ouvriez et écarquilliez les yeux, vous ne gagnerez pas un teston à ce métier, mais vous perdrez tout ce que vous aurez pu attraper et happer.
Écartez le feu, de peur qu’il ne brûle trop fort ; j’entends par là, ne vous mêlez plus de cet art, sinon, votre épargne sera perdue tout net.
Et maintenant je vais vous conter ici ce que les philosophes disent en la matière.
Voyez ! que dit Arnould de la Ville Nouvelle, comme est fait mention dans son Rosaire ? il dit tout droit, et je ne mens en rien, que nul homme ne peut mortifier Mercure, sinon avec le secours de son frère ; comment celui qui le premier dit cette chose, des philosophes était le père, Hermès; il dit comment le dragon, sans nul doute, ne meurt pas, à moins qu’il ne soit tué à l’aide de son frère ; et voici ce que cela vient à dire : par le dragon, c’est Mercure et nul autre qu’il entendait, et par son frère le soufre, qui tirent naissance de Sol et de Luna.
« Aussi (disait-il), prenez garde à mes paroles : que nul ne s’occupe à rechercher cet art, à moins que des philosophes il ne puisse comprendre l’intention et le langage, et s’il le fait, c’est un sot homme ; car cette science et cet art, disait-il, est celle du secret des secrets, par dieu ! »
Il était aussi un disciple de Platon qui une fois dit à son maître, comme son livre Senior en fera foi, et sa demande était, en bonne vérité :
« Dis-moi le nom de la pierre secrète ? » Et aussitôt Platon lui répondit :
« Prends la pierre qu’on nomme Titanos. »
« Quelle est-elle ? » dit-il. « C’est Magnesia », dit Platon.
« Oui da, monsieur, est ce ainsi ? C’est expliquer ignotum per ignotius.
Qu’est-ce que Magnésie, bon monsieur, je vous prie ? »
« C’est une eau qui est faite, te dis-je, des quatre éléments, » dit Platon.
Lors l’autre lui dit : « Dites-moi la racine de cette eau, si c’est votre plaisir. »
« Non, non (lui dit Platon), je n’en ferai rien, certes, les philosophes ont juré tous et chacun qu’ils ne la découvriraient à personne, et qu’ils ne l’écriraient jamais en aucun livre ; car à Christ elle est si précieuse et si chère qu’il ne veut pas qu’elle soit découverte, sauf où il plaît à Sa Divinité
d’inspirer l’homme, comme aussi de le protéger quand il lui plaît ; et là, c’est le dernier mot. »
Et je conclus ainsi : puisque Dieu dans le Ciel ne veut pas que les philosophes mentionnent comment on peut obtenir cette pierre, je tiens qu’il est mieux de la laisser là.
Car quiconque se rend Dieu adversaire en tâchant d’opérer chose contraire à son vouloir, certes, jamais il ne réussira, quand il multiplierait toute sa vie durant.
Ici mettons un point ; mon histoire est finie ; que Dieu soulage de son mal tout honnête homme ! Amen.
Ici finit le Conte du Valet du Chanoine.

A noter : en fin du chapitre III à propos d'une pierre mystérieuse, la magnetia, indispensable aux opérations alchimiques et que Chaucer baptise Titanos, nommant une chose inconnue par un nom plus inconnu encore... !
Chaucer raconte d'abord l'histoire d'un chanoine malchanceux dans ses recherches. Il semble sincère, et s'il met de côté une portion du métal fourni en commun, c'est pour renouveler séparément les tentatives. 
Dans la deuxième histoire, le faux alchimiste n'est qu'un fourbe ; et l'abbé un naïf avide d'argent...
Les pages de Chaucer sont considérées comme un document assez complet, et tout à fait ''lisible'' par tout un chacun, sur l'alchimie de cette époque... ! Les documents dont se serait servi Chaucer - ''le Secretum secretorum'', par exemple, le sont beaucoup moins...
Chaucer présente une telle compétence que des alchimistes eux-mêmes ont recopié le long discours du chanoine … Ils ont même affirmé que Chaucer lui-même aurait pu être un alchimiste.

Au début le chanoine craint que son valet puisse révéler des secrets qui ne doivent pas l'être... Ce qu manifestement il va faire …
Il reconnaît que cette science n'a pas rendu plus riche son maître … Aussi, le valet juge que les hommes qui semblent les plus sages sont les plus insensés...
Il semble également, que Chaucer pose une question : toute chose serait en perpétuel changement, et peut glisser d'un état à un autre. Le charbon peut devenir la pierre du philosophe, et, du fait de la tromperie du chanoine du conte, nous ne sommes jamais sûrs de la substance que nous examinons. Peut-on jamais dire ce que nous recherchons; peut-on savoir la différence entre le vrai et le faux?
Au début du récit, nous n'entendrons pas le chanoine ; il nous faut croire le valet... Le premier chanoine serait alors une figure à la frontière de la réalité et de la fiction... Est-il un homme merveilleux, ou un charlatan.. ?

Le Valet du chanoine mentionne spécifiquement que c'est '' l'intention '' du chanoine qui fait que son ''alchimie '' est fausse. C'est le désir du mal qui condamne le chanoine.