Affichage des articles dont le libellé est Conte. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Conte. Afficher tous les articles

samedi 17 juin 2017

Robert de Laron, la magie - Michael Scot -

Michael Scot (1175-1235), quitte vers 1220 l'Espagne. A Bologne, il est médecin. Entre 1224 et 1227, Michael Scot se trouve au service du pape Honorius III (?-1227) et de son successeur Grégoire IX. Le 31 mai 1224, il est nommé archevêque de Cashel en Irlande.

Cependant, il doit renoncer à ce siège, car il manie mal l'irlandais. Le 9 mai 1227 on lui donne d'autres prébendes en Écosse et en Angleterre. Enfin, on sait qu'en 1127, il est astrologue à la cour de l'empereur Frédéric II (1198-1250), empereur du Saint-Empire ( il est roi de Germanie, de Sicile et de Jérusalem). Il a accueilli des savants du monde entier à sa cour. Il porte un grand intérêt aux mathématiques et aux beaux-arts... A sa mort, on l'évoque comme la ''stupeur du monde'' ; dans l'esprit des gens à l'époque, il est ''l'Empereur endormi'' dans les profondeurs d'une caverne, et on attend son retour...
On dit que Frédéric II a mis à l'épreuve son astrologue de cour et conseiller médical et lui a demandé de calculer la distance entre le ciel dont il parlait toujours, et la pointe d'un clocher. L'astrologue fait le calcul et donne le résultat à l'empereur. Après quoi Frédéric fait en secret abaisser la tour de la largeur d'une main et demande à Michael Scot de calculer encore une fois la distance, prétendant l'avoir oubliée. N'aboutissant pas au même résultat Michael Scot en conclut que le ciel avait monté de la largeur d'une main ou que l'église avait baissé d'autant. L'empereur alors embrasse son astrologue pour avoir fait un calcul si exact.

Michael Scot aurait prévu qu'il serait tué par une petite pierre... Il s'était donc fait une protection pour la tête, le Cerebrerium. Un jour, pendant que Michael Scot assiste à la messe, il enlève cette coiffure comme il convenait, et justement alors une petite pierre tombe de la voûte et le blesse légèrement à la tête. Après qu'il eut considéré la pierre, il règle encore ses affaires et meurt peu après.
Riders of the sidhe - John Duncan


* Concernant Michael Scot, Roger de Laron aime rapporter cette anecdote que l'on se raconte entre alchimistes :
Le décor est une fête à la cour de l'Empereur. Alors que les invités se pressent, Michael Scot offre au monarque un cadeau : un miracle qu'il peut choisir dans l'instant. Frédéric II lui suggère de convoquer une pluie rafraîchissante, car le temps est lourd et oppressant. Aussitôt, la pluie commence, et stoppe à l'ordre du magicien …
L'empereur, à son tour lui offre une récompense. Et Scot demande la permission de choisir un de ses chevaliers pour l'aider à résoudre une difficulté majeure que vit un seigneur étranger. Ulfo, un chevalier allemand, est choisi. Tous deux quittent la fête, alors que l'on commence à peine à recevoir les invités...

Ulfo entreprend ainsi l'aventure commanditée par Scot. Ils partent pour la Sicile, et de là, s'arment de deux grandes galères, et d'une force armée et, traversent la Méditerranée. Ils naviguent jusque devant Gibraltar et se risquent sur la mer de l'Ouest, où ils trouvent une terre inconnue. La population locale se joint à l'armée d'Ulfo lors de deux batailles et un siège, contre un roi hostile.
Ulfo triomphe contre l'ennemi, et se marie avec la fille du roi ; et même règne à sa place. Scot , alors, disparaît et ne ré-apparaît que plusieurs années plus tard, pour demander à Ulfo de l'accompagner pour une visite à l'Empereur, dont il avait quitté la cour il y a plusieurs années.
Ulfo revient donc, à la cour de l'Empereur. La scène est comme il l'avait laissée, plusieurs décennies auparavant. Les serviteurs distribuent des coupes d'eau aux invités pour se laver les mains avant la fête à la cour. Rien n'a changé, et il ne s'est passé qu'un instant depuis le départ d'Ulfo...

Malheureusement, Ulfo a passé le reste de sa vie à pleurer la vie qu'il avait perdu.

mercredi 14 juin 2017

Robert de Laron, la magie noire et le Diable. -2/2-

A l'égard du Diable et de ses pouvoirs, les histoires sur Roger de Laron, en constituent un vivant exemple. Ainsi, celle-ci :
On raconte que Roger eut commerce avec Satan lui-même, mais dans un but charitable, pour tenter de sauver un étranger rencontré par hasard.

Un jour, alors que, perdu dans ses pensées, le seigneur de Laron s'est éloigné du château et se promène aux alentours du village de Saint-Julien, il tombe sur un jeune homme affalé dans l'herbe, une épée en travers de ses genoux et les yeux pleins de larmes. Le chevalier s'arrête pour s'enquérir de ses malheurs et le réconforter et – pense t-il - l'empêcher d'attenter à ses jours, comme son attitude peut le donner à craindre.
Il entend alors le récit d'une bien curieuse aventure.

Le jeune homme a mené une vie des plus dissolues: ayant dilapidé son héritage en beuveries et jusqu'à perdre son fief au jeu, il s'est abouché avec un vieux sage ( semblait-il) qui lui a offert son aide. Celui-ci s'engage à payer les dettes du jeune homme et à subvenir à ses besoins, en échange, le jeune homme se mettrait à l'entière disposition de son bienfaiteur.
Les dettes ont été honorées, et le vieillard est venu réclamer son dû. C'est alors seulement - en humant une écœurante odeur de corps en putréfaction et en apercevant l'éclat d'un regard infernal dans l'ombre du capuchon - qu'il a brusquement compris qui était son créancier...
Comme il a été dupé, il a exigé obtenir un délai d'un jour avant de lui appartenir corps et âme pour toujours, et cette journée touche à sa fin... !
Roger de Laron l'écoute d'un air empreint de gravité. Et, fort de ses connaissances, de ses aventures, il s'offre pour lui venir en aide....
Il offre l'hospitalité au jeune homme, et le lendemain matin, dans le froid de l'aube, ils se mirent – tous deux – en route pour rencontrer Satan à la lisière d'un bois de la chatellerie, là où deux chemins se croisent.
Quand ils arrivent au lieu du rendez-vous tout semble paisible. L'air sent bien la fumée, mais cela peut être dû au travail des charbonniers qui travaillent non loin de là.
Un homme âgé, portant une houppelande et un capuchon noir, les attend. Il a l’air plutôt inoffensif, bien que son visage soit dissimulé dans l'ombre Mais quand il lève la main et que sa manche se relève, le seigneur de Laron lui-même a un sursaut. Il n'y a pas de bras auquel la main soit rattachée. Ils ne perdent pas de temps en préliminaires. Le vieillard prend Roger à témoin du marché conclu, selon les termes duquel lorsque toutes les dettes du jeune homme auront été payées, celui-ci "doit se tenir à l'entière disposition du créancier, et accourir librement et sans aucun délai au premier appel du créancier susdit ".
Le seigneur de Laron lit et relit attentivement le contrat, puis il demande au jeune homme: « Est-ce
bien votre signature ? Vous avez accepté, dès que toutes vos dettes auront été payées, de vous donner à Satan ici présent?»
« C'est vrai », répond le jeune homme, « mais je ne savais pas qui il était quand j'ai signé "
Roger écarte l'objection d'un geste de la main et reprend :
«  Mais il est clair pour moi que toutes vos dettes n'ont pas été payées... Vous n'avez pas remboursé le créancier qui se tient devant nous. Et tant que cette dette reste impayée, il n'a aucun droit sur vous. »

Sur ces mots, le chevalier se tourne vers le vieil homme et de la main droite il fait dans l'air le signe de croix des Templiers... Aussitôt, la silhouette encapuchonnée s'évanouit...

dimanche 11 juin 2017

Robert de Laron, la magie noire et le Diable.-1/2-

Il y a, dit-on, loin en Espagne, une école qui s'appellerait l'Ecole Noire. On y apprend la science de la matière, la magie et autres sciences antiques. Cette école se trouve dans une caverne au bout d'un souterrain très profond. Il n'y a, bien sûr, aucune fenêtre, aussi y fait-il toujours noir, du moins comme dans un four.... Il n'y a pas de professeurs, on apprend tout dans des livres écrits en lettres de feu que l'on peut lire dans l'obscurité. Ceux qui apprennent là ne peuvent sortir en plein air ou voir la lumière du jour tant qu'ils y restent, et il leur faut patienter dans cette écoles trois, cinq ou sept ans pour terminer leurs études.

Chaque jour, une main grise et velue entre par le mur et tend à manger aux étudiants. Celui qui tient cette école a stipulé que le dernier à quitter l'école, chaque année, lui appartient. Et comme ils savent tous que c'est le Diable qui tient l'école, chacun tente tout pour éviter d'en sortir le dernier.

Il est arrivé que le Diable voit sa proie lui échapper...
Une fois, il y eut trois Islandais à l'Ecole Noire: Saemundur le savant, Kalfur Arnason et Halfdan Eldjarnsoon ou Einarson qui, par la suite, fût prêtre à Fell dans le Slettuhlid. Ils devaient quitter l'école tous ensemble et Saemundur s'offrit à sortir le dernier. Les deux autres s'en réjouirent. Saemundur s'enveloppa dans un grand manteau, sans enfiler les manches et sans boutonner un bouton. Il y avait un escalier pour remonter de la maison d'école. Lorsque donc Saemundur arriva à l'escalier, le diable empoigna son manteau en disant: "Toi, tu m'appartiens." Alors, Saemundur se débarrassa de son manteau et sortit en courant. Il ne resta que le manteau entre les mains du diable. Mais la porte de fer grinça sur ses gonds et claqua si fort sur les talons de Saemundur qu'il fut blessé aux os des talons. Alors, il dit: "La porte a claqué tout près des talons" - et c'est devenu depuis un proverbe.
Voilà comment Saemundur parvint à quitter l'Ecole Noire avec ses camarades. D'autres disent que lorsque Saemundur le savant monta l'escalier et passa les portes de l'Ecole Noire, le soleil brilla sur lui et porta son ombre sur le mur. Quand, donc, le diable voulut s'emparer de Saemundur, celui-ci dit: "Je ne suis pas le dernier. Tu ne vois pas celui qui me suit?" Le diable saisit alors l'ombre qu'il prit pour un homme et Saemundur s'échappa et la porte claqua sur ses talons. Mais à partir de ce moment là, Saemundur n'eut plus jamais d'ombre parce que le diable ne la lui rendit jamais.

A l'issue de leurs études, ces ''savants'' peuvent se permettre d'assister à des événements lointains, et donc de se déplacer à la vitesse de l'éclair. Ils peuvent invoquer des démons.
Saemundur possédait des pouvoirs très étendus. Le bruit courait qu'il était servi par un démon familier qui le transportait par delà les mers à sa demande, et qui s'occupait du bon ordre de sa maison et de ses propriétés. Et, le Diable attendait tranquillement son heure, car on racontait aussi que des légions de démons se pressaient autour du 1it de mort de Saemundur, guettant l'instant où
son âme quitterait son corps.
Il semble que tous les adeptes de cette école de magie disposaient et disposent des mêmes pouvoirs. 

Le savant écossais Michael Scot (1175-1232), par exemple, contemporain de Bacon, avait sous son autorité, à son retour d'Espagne, une nuée de serviteurs infernaux, et il possédait un ouvrage intitulé Le Livre du pouvoir, qui contenait les formules permettant de les évoquer ou de les renvoyer. On prétendait qu'il chevauchait un démon ayant pris la forme d'un cheval, qu'il faisait surgir du néant de somptueux festins, et qu'il avait contraint ces fils de l'Enfer à bâtir des ponts et à déplacer des montagnes.
Aussi inspirait-t-il une vive crainte aux gens du commun. Quand il mourut, il fut enterré solennellement, et Le Livre du pouvoir fut accroché au mur de l'église près de son tombeau. Pendant des siècles, personne n'osa l'ouvrir ni même le toucher, par crainte de libérer les créatures que ses formules magiques permettaient d'évoquer.

Scot passait pour avoir partie liée avec l'ennemi par excellence de l'univers, mettant ainsi en péril aussi bien sa personne que son entourage, et que l'ordre même de la nature. Ce n'était pas chose aisée que de toucher au domaine interdit et de rester indemne. Un magicien devait faire preuve d'un grand courage et d'une grande habileté pour commander aux puissances des ténèbres sans devenir leur victime.

mercredi 24 mai 2017

Un alchimiste, dans les Contes de Canterbury

Le poète Geoffrey Chaucer (1340-1400), est l'auteur de ce qui semble être une satire de l'alchimie dans Les Contes de Canterbury.

Le Conte de l'Assistant du Chanoine, se situe à la fin du Fragment VIII, après le Conte de la Deuxième Nonne. À la fin de ce dernier conte, les pèlerins sont rattrapés par une paire de cavaliers : le Chanoine et son Assistant, qui désirent les accompagner dans leur pèlerinage vers Canterbury. L'Aubergiste demande au Chanoine de leur raconter une histoire, mais son Assistant prend la parole avant lui et révèle que son patron se pique d'être alchimiste. Le Chanoine tente de le réduire au silence avant qu'il ne révèle ses secrets, mais n'y parvient pas et prend la fuite, honteux.

Ce conte a toujours interrogé les alchimistes... Il est le seul des Contes de Canterbury qui ne soit pas issu d'un récit antérieur, mais entièrement imaginé et écrit par Chaucer. Beaucoup ont pensé que sous le couverts d'un conte, Chaucer racontait son savoir à ce sujet … De toute manière, ce conte reprend un savoir assez complet et vulgarisé qui était peu partagé et divulgué ainsi : un vocabulaire simple, et sans artifice symbolique... On y découvre les vicissitudes et les dangers du métier.

Dans le Conte, le valet commence alors le récit des sept années qu'il a passées auprès du Chanoine, à tenter de découvrir le secret de la pierre philosophale, en vain : aucune des techniques employées par son maître n'a jamais fonctionné.

(...)
«  Mais n’importe cela, parlons de nos travaux. Quand nous sommes au lieu où nous devons exercer notre lutinant métier, nous semblons merveilleusement sages, tant nous usons de mots savants et curieux. Moi, je souffle le feu jusqu’à ce que le cœur me faille.
Pourquoi vous dire ici toutes les proportions de toutes les choses avec quoi travaillons, comme de cinq ou six onces, peut-être bien, d’argent, ou telle autre quantité ; et pourquoi prendre la peine de vous réciter les noms d’orpiment, d’os brûlés, d’écaillés de fer, qui sont en poudre broyés bien menu ? Ni comment tout est mis en un pot de terre, avec du sel dedans, et du poivre aussi, avant ces poudres que je viens de dire, le tout bien recouvert d’une lame de verre, et moult autres choses qu’il y avait là ? Ni que le pot et le verre sont clos de mastic pour que de l’air rien ne passe dehors ?
Point ne parlerai du feu modéré, et du vif aussi, que l’on faisait, ni du souci et de la peine que nous prenions pour sublimer nos matières, et pour amalgamer, pour calciner le vif-argent, que dénommons Mercure cru !
Malgré tous nos tours nous ne pouvons aboutir. Notre orpiment et Mercure sublimé, notre litharge aussi broyée sûr le porphyre, de toutes ces matières un nombre d’onces précis, cela ne sert de rien, notre labeur est vain.
Ni non plus l’ascension de nos esprits, ni les matières qui restent au fond, ne peuvent à notre œuvre en rien profiter. Car tout notre labeur et travail est perdu ; et toute la dépense, de par tous les diables ! que nous avions risquée, perdue aussi.
Il y a en outre beaucoup d’autres choses, lesquelles appartiennent à notre métier ; pourtant ne puis les réciter dans l’ordre, pour ce que je suis un homme ignorant ; je les dirai comme elles me viennent en l’esprit, bien que ne les puisse ranger par espèces : ainsi le bol armoniaque, le vert de Grèce et le borax, et divers vaisseaux faits de terre et de verre, nos urinais, nos descensoires, fioles, creusets, sublimatoires, cucurbites et alambics aussi, et tant d’autres qui seraient chers au prix d’un poireau.
Pas n’est besoin de les réciter tous : eaux rougissantes et noix de galle, arsenic, soufre et sel armoniaque ; et d’herbes aussi j’en pourrais nommer beaucoup : l’aigrimoine, la valériane et la lunaire, et bien d’autres aussi, si je voulais tarder.
Dirai-je nos lampes brûlant jour comme nuit, pour faire aboutir notre art, si nous pouvons ? Et nos fourneaux aussi, pour la calcination, et pour l’albification du liquide, plâtre non dissous, chaux et glaire d’œuf, poudres diverses, cendres, fumier, urine, argile, sachets cirés, salpêtre, vitriol,
et feux divers, de bois et de charbon ; le sel de tartre, l’alcali, le sel préparé, les matières comburées et coagulées, l’argile avec du poil de cheval ou d’homme, et l’huile de tortre, l’alun, le verre, la levure, le moût, l’argoil, le résalgar, et l’imbibition de nos matières ; et aussi l’incorporation de nos matières ; et la citrination de notre argent, notre cimentation, notre fermentation, nos éprouvettes, lingots, et puis que sais-je encore ?
Je vais vous dire, ainsi que je l’appris aussi, les quatre esprits et les sept corps, dans l’ordre, comme j’ouïs souvent mon maître les nommer.
Le premier esprit est appelé vif-argent. le second orpiment, le troisième, pour sûr, sel armoniaque, soufre le quatrième.
Les sept corps, écoutez, les voici maintenant : Soleil est l’or, et l’argent nous l’appelons Luna ; nous nommons Mars le fer, le vif-argent Mercure. Saturnus est le plomb, Jupiter l’étain, et Vénus le cuivre, par la race de mon père !
Ce maudit métier, quiconque le veut exercer, il n’aura point de bien qui puisse lui suffire ; car tout le bien qu’il dépense à cela, il le perdra, de ceci je n’ai doute, Quiconque voudra mettre à l’air sa sottise, qu’il vienne et apprenne à multiplier ; et tout homme qui a quelque chose en son coffre,
qu’il apparaisse et se fasse philosophe.
Peut-être cette science est facile à apprendre ? Non, non, Dieu le sait, fût-il moine ou frère, prêtre ou chanoine, ou tout autre homme, quand il resterait nuit et jour penché sur son livre, à apprendre cette sotte et lutinante science, tout serait vain, et pardieu ! bien plus encore !
D’apprendre à un ignorant cette subtilité, fi ! ne m’en parlez pas, la chose est impossible ; qu’il connaisse l’art de lecture ou non, en fait pour lui cela reviendra au même ; car tous les deux, par mon salut ! aboutissent, dans la multiplication, également bien quand ils ont tout fini ; c’est à savoir, qu’ils échouent tous les deux.
Pourtant j’ai oublié de vous faire mention des eaux corrosives et de la limaille, et de la mollification des corps, et aussi de leur induration, des huiles, des ablutions et du métal fusible : à dire tout on passerait le plus gros livre qui soit nulle part ; aussi vaudra-t-il mieux que de tous ces noms-là je me repose. Car je crois bien vous en avoir appris assez pour évoquer un démon, tant fût-il revêche !
Ah ! non, laissons cela ! La pierre philosophale qu’élixir on dénomme, nous la cherchons tous ardemment, car si nous la tenions, alors nous serions saufs ; mais, au Dieu du ciel j’en fais l’aveu, malgré tout notre art, quand nous avons tout fait, et toute notre adresse, point ne veut nous venir. Elle nous a fait dépenser force bien, ce qui nous rend presque fous de chagrin, n’était le bon espoir qui se glisse en nos cœurs, toujours supposant, bien que nous souffrions dur, que nous serons par elle soulagés plus tard, espérance et supposition qui sont aiguës et fortes ; je vous en avertis, elle sera toujours à trouver.
Ce temps futur a poussé les gens à se séparer, en confiance, de tout ce qu’ils avaient.
Cependant dans cet art ils ne peuvent s’assagir, car il a pour eux une douceur amère ; ainsi semble-t-il, car s’ils n’avaient qu’un drap pour s’y envelopper durant la nuit, et qu’un couvre-dos pour se promener dans le jour, ils les vendraient pour les dépenser à ce mystère ; Ils ne savent pas s’arrêter, qu’il ne reste plus rien. Et toujours, en tout lieu où ils vont, on peut les reconnaître à leur odeur de soufre ; pour tout au monde, ils puent comme le bouc ! leur odeur de bélier est si chaude
qu’un homme qui serait à un mille de là, par leur odeur, croyez-moi, serait infecté ; ainsi donc, voyez-vous, par leur odeur et leur habit râpé, on peut, si l’on veut, reconnaître nos gens.
Et si l’on veut leur demander dans le privé pourquoi ils sont accoutrés si misérablement, aussitôt ils vous chuchoteront dedans l’oreille et vous diront que, s’ils étaient connus, on les tuerait en raison de leur science ; voilà comme ces gens trahissent l’innocence !
Laissons cela ; j’arrive à mon histoire : Avant donc que le pot ne soit mis sur le feu, avec certaine quantité de métaux, mon maître les tempère, et nul autre que lui, maintenant qu’il est parti, je puis le dire hardiment car, comme on dit, il sait habilement faire ; en tout cas je sais bien qu’il a tel renom ; souventes fois pourtant il tombe en faute ; or savez-vous comment ? bien des fois il arrive que notre pot se brise ! Adieu ! tout est parti !
Ces métaux ont si grande violence que nos murs ne sauraient leur faire résistance, à moins d’être bâtis et de pierre et de chaux ; ils percent donc et traversent le mur, et quelques-uns s’enfoncent dans la terre, ainsi avons-nous parfois perdu maintes livres et certains se répandent par tout le plancher, certains sautent jusqu’au toit ; sans nul doute, bien que le démon ne se montre pas à nos yeux, je crois bien qu’il est avec nous, ce mauvais-là !
Dedans l’enfer où il est le maître et seigneur, il n’est pas plus de douleur, ni de rancœur, ni de colère.
Lorsque notre pot est brisé, comme j’ai dit, chacun grommelle et se tient mal payé. L’un dit que c’était en raison du feu ; l’autre dit non, que cela dépend du souffleur, (et alors j’avais peur, car c’était mon office).
« Fi ! (dit le tiers), vous êtes ignorants et sots ; il n’a pas été trempé comme il devait l’être ! »
« Non (dit le quatrième), taisez-vous et écoutez-moi ; c’est que notre feu n’était pas fait de hêtre, voilà la raison, la seule, sur mes écus ! »
Moi, je ne saurais dire quelle était la cause, mais je sais qu’il y a grand débat entre nous.
« Allons ! (dit mon maître), il n’y a plus rien à faire, de ces périls dorénavant je me garderai ; je suis bien sûr que le pot était fêlé. Quoi qu’il en soit, ne soyez point abasourdis ; comme c’est l’usage, qu’on balaie aussitôt le plancher ; remettez-vous le cœur, soyez joyeux et contents ! »
Tous les débris sont balayés, mis en un tas ; sur le plancher on jette une toile, et tous les débris, mis dans un tamis, sont triés et passés maintes fois.
« Pardieu ! (dit l’un), un peu de notre métal est encore là, si nous n’avons pas tout ! Bien que l’affaire ait manqué cette fois, une autre fois elle peut réussir, il faut bien aventurer notre avoir ; un marchand ne saurait, pardieu ! toujours demeurer, croyez-m’en bien, dans sa prospérité ; parfois son bien est noyé dans la mer, et parfois il arrive sauf jusqu’à la terre ! »
« Paix ! (dit mon maître), la prochaine fois je m’efforcerai de mettre notre art en meilleure posture ; si je ne le fais point, mes sires, à moi le blâme ; il y eut faute en quelque point, je le sais bien. »
Un autre dit : « Le feu était trop chaud » ; mais, chaud ou froid, j’ose affirmer ceci, que nous terminons toujours de travers.
Nous manquons ce que nous voulions obtenir, et dans notre folie toujours délirons.
Et quand nous nous trouvons ensemble réunis, chacun de nous paraît un Salomon ! Mais tout ce qui reluit comme de l’or n’est pas de l’or, ainsi que je l’ai ouï dire ; ni toute pomme qui est belle aux yeux n’est bonne, quoi que les gens débitent et crient !
Il en va tout de même, voyez, parmi nous ; celui qui semble le plus sage, par Jésus ! est le plus sot, quand on vient à l’épreuve ; et qui parait le plus loyal est un voleur ; vous le saurez devant que je vous quitte, lorsque j’aurai conté jusqu’au bout mon histoire.
Explicit prima pars.
Et sequitur pars secunda.


Ensuite, le valet commence une autre histoire, celle de la tromperie d'un autre chanoine, qui fait croire à trois reprises à un prêtre naïf qu'il est capable de produire de l'argent à partir de mercure et de cuivre, et lui extorque quarante livres contre son prétendu secret.
(...)
La multiplication a tant dupé de gens que je crois bien qu’elle est, en bonne foi, la plus grande raison de cette disette d’or. Les philosophes parlent si brumeusement en ce mystère, que personne n’y peut rien entendre, malgré tout l’esprit qu’on a aujourd’hui. Ils peuvent bien jacasser comme font les geais, et mettre dans leurs grands mots leur plaisir et leur peine ; mais pour leur but, jamais ne l’atteindront.
On apprendra fort aisément, si l’on a quelque chose, à multiplier… et à perdre tout son bien.
Voyez ! ce joli jeu donne tant à gagner qu’il changera la gaieté d’un homme en chagrin, et videra aussi les bourses grandes et lourdes, en procurant aux gens les malédictions de ceux qui ont prêté leur bien pour cette fin.
Ô fi ! quelle honte ! Ceux qui furent échaudés hélas ! ne peuvent-ils fuir la chaleur du feu ?
Vous qui en usez, je vous conseille de cesser, crainte de perdre tout ; mieux vaut tard que jamais. Ne jamais réussir, c’est date trop lointaine. Quand vous chercheriez toujours, jamais ne le trouveriez ; vous êtes aussi aventureux que Bayard l’aveugle, qui s’en va au hasard sans considérer nul péril ; il est aussi hardi pour courir contre une pierre que pour passer à côté sur la route.
Ainsi va-t-il, encore un coup, de vous qui multipliez. Que si vos yeux ne peuvent pas bien voir, gardez que votre esprit ne perde pas la vue. Car si grands que vous ouvriez et écarquilliez les yeux, vous ne gagnerez pas un teston à ce métier, mais vous perdrez tout ce que vous aurez pu attraper et happer.
Écartez le feu, de peur qu’il ne brûle trop fort ; j’entends par là, ne vous mêlez plus de cet art, sinon, votre épargne sera perdue tout net.
Et maintenant je vais vous conter ici ce que les philosophes disent en la matière.
Voyez ! que dit Arnould de la Ville Nouvelle, comme est fait mention dans son Rosaire ? il dit tout droit, et je ne mens en rien, que nul homme ne peut mortifier Mercure, sinon avec le secours de son frère ; comment celui qui le premier dit cette chose, des philosophes était le père, Hermès; il dit comment le dragon, sans nul doute, ne meurt pas, à moins qu’il ne soit tué à l’aide de son frère ; et voici ce que cela vient à dire : par le dragon, c’est Mercure et nul autre qu’il entendait, et par son frère le soufre, qui tirent naissance de Sol et de Luna.
« Aussi (disait-il), prenez garde à mes paroles : que nul ne s’occupe à rechercher cet art, à moins que des philosophes il ne puisse comprendre l’intention et le langage, et s’il le fait, c’est un sot homme ; car cette science et cet art, disait-il, est celle du secret des secrets, par dieu ! »
Il était aussi un disciple de Platon qui une fois dit à son maître, comme son livre Senior en fera foi, et sa demande était, en bonne vérité :
« Dis-moi le nom de la pierre secrète ? » Et aussitôt Platon lui répondit :
« Prends la pierre qu’on nomme Titanos. »
« Quelle est-elle ? » dit-il. « C’est Magnesia », dit Platon.
« Oui da, monsieur, est ce ainsi ? C’est expliquer ignotum per ignotius.
Qu’est-ce que Magnésie, bon monsieur, je vous prie ? »
« C’est une eau qui est faite, te dis-je, des quatre éléments, » dit Platon.
Lors l’autre lui dit : « Dites-moi la racine de cette eau, si c’est votre plaisir. »
« Non, non (lui dit Platon), je n’en ferai rien, certes, les philosophes ont juré tous et chacun qu’ils ne la découvriraient à personne, et qu’ils ne l’écriraient jamais en aucun livre ; car à Christ elle est si précieuse et si chère qu’il ne veut pas qu’elle soit découverte, sauf où il plaît à Sa Divinité
d’inspirer l’homme, comme aussi de le protéger quand il lui plaît ; et là, c’est le dernier mot. »
Et je conclus ainsi : puisque Dieu dans le Ciel ne veut pas que les philosophes mentionnent comment on peut obtenir cette pierre, je tiens qu’il est mieux de la laisser là.
Car quiconque se rend Dieu adversaire en tâchant d’opérer chose contraire à son vouloir, certes, jamais il ne réussira, quand il multiplierait toute sa vie durant.
Ici mettons un point ; mon histoire est finie ; que Dieu soulage de son mal tout honnête homme ! Amen.
Ici finit le Conte du Valet du Chanoine.

A noter : en fin du chapitre III à propos d'une pierre mystérieuse, la magnetia, indispensable aux opérations alchimiques et que Chaucer baptise Titanos, nommant une chose inconnue par un nom plus inconnu encore... !
Chaucer raconte d'abord l'histoire d'un chanoine malchanceux dans ses recherches. Il semble sincère, et s'il met de côté une portion du métal fourni en commun, c'est pour renouveler séparément les tentatives. 
Dans la deuxième histoire, le faux alchimiste n'est qu'un fourbe ; et l'abbé un naïf avide d'argent...
Les pages de Chaucer sont considérées comme un document assez complet, et tout à fait ''lisible'' par tout un chacun, sur l'alchimie de cette époque... ! Les documents dont se serait servi Chaucer - ''le Secretum secretorum'', par exemple, le sont beaucoup moins...
Chaucer présente une telle compétence que des alchimistes eux-mêmes ont recopié le long discours du chanoine … Ils ont même affirmé que Chaucer lui-même aurait pu être un alchimiste.

Au début le chanoine craint que son valet puisse révéler des secrets qui ne doivent pas l'être... Ce qu manifestement il va faire …
Il reconnaît que cette science n'a pas rendu plus riche son maître … Aussi, le valet juge que les hommes qui semblent les plus sages sont les plus insensés...
Il semble également, que Chaucer pose une question : toute chose serait en perpétuel changement, et peut glisser d'un état à un autre. Le charbon peut devenir la pierre du philosophe, et, du fait de la tromperie du chanoine du conte, nous ne sommes jamais sûrs de la substance que nous examinons. Peut-on jamais dire ce que nous recherchons; peut-on savoir la différence entre le vrai et le faux?
Au début du récit, nous n'entendrons pas le chanoine ; il nous faut croire le valet... Le premier chanoine serait alors une figure à la frontière de la réalité et de la fiction... Est-il un homme merveilleux, ou un charlatan.. ?

Le Valet du chanoine mentionne spécifiquement que c'est '' l'intention '' du chanoine qui fait que son ''alchimie '' est fausse. C'est le désir du mal qui condamne le chanoine. 

mardi 9 mai 2017

Roger Bacon - Alchimiste - Conte.

Roger Bacon est un moine franciscain né en Angleterre en 1214 à Ilchester dans le comté de Somerset, élève d'Albert le grand, et alchimiste.
Non conformiste, Bacon s'attaque à toute autorité, autant à celle de l'Eglise, qu'à celle des philosophes, tels qu'Aristote...
C'est un grand expérimentateur scientifique ; et à cette époque, il ne trouve rien de mieux que d'entrer dans les ordres, pour continuer l'étude...
Pour Bacon, « aucun discours ne peut donner la certitude, tout repose sur l'expérience »
On a retrouvé dans ses écrits, des considérations étonnantes relatives à des voitures sans chevaux, des machines volantes, des bateaux pouvant naviguer sous l'eau...etc

Le maître général des Franciscains, Jérôme d'Ascoli (qui sera le pape Nicolas IV en 1288), le condamne vers novembre 1277 et interdit son œuvre chez les franciscains. Il fait de la prison entre 1277 et 1279 et meurt à Oxford le 11 juin 1294.
De 1295 à 1310, la législation des franciscains interdit les livres d'alchimie et de magie...

Les visiteurs de Bacon racontent qu'il vit dans un véritable capharnaüm, même si le vieux savant déniche avec rapidité l'ouvrage désiré parmi l'amoncellement des volumes ouverts...
Il est si vif et si précis dans ses gestes qu'il parait se livrer à quelque tour de passe-passe, et cela n'a fait qu'alimenter les rumeurs relatives à ses travaux et à ses pouvoirs qui se sont répandues dans les milieux savants, d'Oxford à Paris et jusqu'à Bologne
Bien qu'il soit franciscain, et de ce fait peu suspect de se livrer à des œuvres impies, la rumeur l'accuse de sorcellerie. On prétend même que le roi lui-même aurait assisté à des opérations magiques, et on en précisait les circonstances...

Un jour, alors que Bacon travaillait dans son laboratoire, on avait frappé à sa porte, et il avait vu entrer un jeune homme ayant fort bon air, dont le surcot s'ornait du blason des Plantagenêt et dont les chaussures aux extrémités ridiculement pointues sacrifiaient à la mode du temps.
Le messager avait jeté un regard dédaigneux sur la pièce encombrée qui sentait le renfermé, puis il avait annoncé sèchement à Bacon que le roi Edouard, se trouvant en visite chez un gentilhomme du voisinage, désirait assister à une démonstration des pouvoirs du savant moine.
Celui-ci ne pouvait que déférer au désir royal, mais il dit au page avant que celui-ci ne sorte: «Je partirai d'ici après vous, mais j'arriverai deux heures avant. »
Comme la distance à parcourir était d'une bonne lieue et que la paisible mule du moine ne pouvait se mesurer au fringant destrier du messager, le jeune homme eut un haussement d'épaules.
« Autre choser, ajouta Bacon avec un sourire malicieux. Je peux vous dire le nom de la jeune fille avec qui vous avez passé la nuit. Mais je le ferai un peu plus tard ».

Le messager répliqua que tous les savants étaient des menteurs et il se retira. Bacon sourit, prononça une formule magique, et en un laps de temps très bref il se présenta au château ou résidait le roi.
Celui-ci l'accueillit aimablement, vanta son savoir et lui demanda un aperçu de ses pouvoirs de magicien. Tout d'abord Bacon se récusa avec modestie, disant qu'il y en avait de plus puissants que lui. Puis il se déclara prêt, en humble sujet du roi, à lui apporter la preuve de ses modestes talents.
Il tira une baguette de coudrier des replis de ses vêtements. Le roi, la reine, les seigneurs et les dames de la cour firent cercle autour de lui pour le voir opérer.
Bacon leva sa baguette. Des pierres des murs et des dalles du sol, de la trame des tapisseries et des poutres du plafond parut irradier une mélodie envoûtante tenant du cantique, de l'aubade et de la sérénade, une cascade de sons harmonieux qui étaient un enchantement pour l'oreille et dont l'harmonie ravissait le cœur. C'était un écho de la musique des sphères, du chant émanant des astres dans leur course immuable. Il remplissait l'espace. Les murmures s'étaient tus.

Tout le monde avait fait silence, Puis le son diminua d'intensité, et Bacon dit : « Ceci était pour l'agrément de l'ouïe de Vos Seigneuries. Voici à présent pour les autres sens. » Il leva de nouveau sa baguette.
La musique changea de caractère et prit le rythme allègre propre aux danses villageoises.
Cinq personnages apparurent au centre de la salle, d'abord évanescents comme des ombres, puis de plus en plus nets. Quand ils furent entièrement matérialisés, ils formaient un contraste frappant d' un bouffon de cour et une blanchisseuse dansèrent une gigue, tandis qu'un bossu portant la calotte et la robe noires de l'usurier se mit à agacer l'assistance.
Un valet sortit du néant, un sourire sarcastique aux lèvres, ses chausses faisant des plis sur ses jambes maigres. Il repoussa l'usurier vers un gros chevalier portant moustache et d'une élégance voyante.
Cependant, l'apparence des danseurs se modifia peu à peu. Ils perdirent leur air arrogant, vaniteux et grotesque, leurs corps se redressèrent, et la maladresse de leur maintien se changea en élégance et en agilité Ils se mirent à virevolter, sauter comme des dauphins joueurs, légers comme des oiseaux sillonnant la nue. Finalement, toujours dansant, ils se fondirent en une colonne de fumée qui se dissipa rapidement.
Ils avaient rejoint les sphères éthérées, fuyant notre monde sublunaire. Mais la mystérieuse musique continua de dérouler ses arpèges. Les courtisans étaient toujours en transe, figés comme des statues, les chiens de la meute royale restaient tranquilles et silencieux, et les faucons immobiles sur leurs perchoirs. Sur une fenêtre, un papillon, les ailes accolées, ne bougeait mie.
Bacon leva sa baguette une nouvelle fois, et voilà que surgit du sol une grande table à tréteaux chargée de fruits délicieux, pêches et grenades, fraises, abricots et framboises.
Le moine brandit derechef sa baguette, suscitant un arc-en-ciel de parfums rares, qui se mêlèrent aux accords musicaux pour composer un savant bouquet de senteurs mélodieuses.
Puis le magicien paracheva cette symphonie de sons, de saveurs et d'odeurs en créant une illusion s'adressant au sens du toucher, se frayant un chemin à travers la foule des courtisans fascinés, apparut un groupe de marchands de Moscovie et du Cathay portant des monceaux de fourrures précieuses - hermine, zibeline et renard.

Finalement, Bacon rangea sa baguette dans les plis de son ample vêtement et attendit. Les pelletiers sortirent, les fruits tremblèrent, s'estompèrent et disparurent. Les parfums se dissipèrent, et la musique se réduisit à une seule note qui résonna comme le frêle écho d'une cloche d'argent.
Le roi et son entourage parurent s'éveiller d'un songe. Les lévriers se mirent sur leurs pattes en gémissant. Les faucons s'agitèrent sur leurs perchoirs, faisant tinter les minuscules clochettes fixées à leurs pattes. Sur la fenêtre, le papillon s'envola.
A ce moment, le messager du roi pénétra dans la grand'salle en trébuchant et dans un triste état. Il était crotté jusqu'aux oreilles, son beau surcot tout déchiré et trempé, et ses élégantes chaussures pointues couvertes de boue. Son cheval avait soudain pris peur et l'avait emporté dans une course folle à travers tous les halliers, les bourbiers et les ruisseaux de la contrée, et il ne décolérait pas. Les dames de la cour s'écartaient précipitamment sur son passage.
Il se dirigea d'un pas furieux vers Bacon, marmottant qu'il y avait quelque diablerie là-dessous. Mais le moine lui dit calmement : « J'étais ici avant vous, comme je vous l'avais promis. Et je vous ai promis aussi de vous aider dans vos amours, n'est-il pas vrai ? » Il alla vivement vers un passage dissimulé par une tenture qu'il écarta d'un geste brusque.
Sur le seuil se tenait une fille de cuisine aux formes plantureuses, aux vêtements tachés de graisse, et toute rouge de confusion. Elle tenait à la main une louche.

La prochaine fois, veillez à ne pas traiter les savants de menteurs, fit le moine. Il s'inclina devant le roi et sortit, tandis que s'élevait une tempête de rires, que la pauvre fille s'empêtrait dans sa révérence, et que le messager balbutiait de confuses explications sur la présence en ces lieux de sa dernière et peu reluisante conquête.
Sources: Sorcières et Magiciens de Brendan Lehane

samedi 6 mai 2017

Roger de Laron et le ''Grand Oeuvre'' -12/.-

Nous avons longuement décrit La '' Dame'', des lettrés, des gens d'ici, et de Roger de Laron.. 
Le troubadour se doit d’acquérir la nécessaire blancheur pour pouvoir courtiser la dame et, l'alchimiste pour ''courtiser'' la matière...
Nous pouvons, à présent, revenir au ''Grand Oeuvre'' alchimique...

Commençons par la fabrication du verre...
Coeur de verre - Herzog
Roger de Laron s'est essayé à la fabrication d'une roche de verre proche du rubis... Un ouvrage précieux : '' La Somme de perfection suprême'' et la possession et quelques gouttes d' ''eau royale'', lui ont permis de dissoudre de la poudre d'or avec du chlorure d'étain, dans des proportions extrêmement précises... La couleur recherchée est jugée inaccessible, et il faut reproduire certains gestes des milliers de fois avant d'obtenir une parfaite régularité du mélange...
Cette recherche sur des verres aux beautés inaccessibles est un exercice fondamental pour approcher la matière, et tenter de la comprendre...

Dans un ouvrage, comme l' Historia de preliis du clerc Léon de Naples (Xe siècle) : Alexandre le Grand ( grand héros au Moyen-âge) se fait construire un vaisseau en verre, les ''meilleurs verriers'' qu'il trouve sont en fait de sages et habiles alchimistes : seuls à savoir faire un verre d’une transparence et d’une solidité parfaites.
A 15th-century French manuscript illustration
showing Alexander in a cage that is lifted
into the air by six griffins
Cette métaphore sera utilisée plus tard : à la fin du ''Novum lumen'' (1604), l'auteur, fait référence à une métaphore de la ''Turba philosophorum'' où « l’eau » désigne la pierre philosophale, il écrit : « Qui donc fera une pareille eau ? Je le dis à coup sûr : celui qui sait faire le verre. » L’allusion au verre s’explique par le fait que l’auteur parlait initialement d’une « cendre » qui doit aboutir à la pierre philosophale : de même qu’on passe des cendres au verre, on passera de cette matière à la pierre philosophale. L’alchimiste est ainsi celui qui sait faire le verre.

A comparer avec la magie des sorciers, l’alchimie est ici en Limousin presque récente... Il a fallu attendre le milieu du XIIe siècle pour connaître les premières traductions latines de traités d’alchimie arabe. C'est à partir d'un ouvrage , comme le Tristan de Gottfried de Strasbourg (donc à partir des années 1210 à 1220) que l'alchimie se fait connaître … L'Alchimie n'est pas encore considérée comme hérétique, et n'a pas besoin de se cacher...

Si l'on demande à Roger de Laron, où et comment il s'est procuré les quelques ouvrages qui lui ont permis d'accéder à certaines connaissances : il répondrait
'La fontaine de jouvence' par Giacomo Jaquerio
  • - On m'a évoqué une mystérieuse fontaine, close de murs, où un roi se baigne et rajeunit.
Roger s’y rend, et trouve l’endroit « assez estrange a veoir par dehors ; et sembloit bien que l’un des vielz chevaliers de Parceforests eust la, apres tous ses labeurs, esleu et choisi repos par fentaisie ».
Là, il trouve un vieillard « qui monstroit plus avoir hanté l’art militaire que l’estude ».
Celui-ci lui fait visiter le château :
  • « Si me mena premier en la basse court, assez longue, au meillieu de laquelle estoyent encores les vestiges et fractures d’un parron selon et a la mode des faitz chevalleureux de la Table ronde... » . Puis vient une chapelle où a été peinte la création du monde, mais aussi « Saturne au hault d’ung coing despaint selon sa nature, puis Mercure joinct au Soleil et la Lune a l’opposite tendant la main hault, et autres speculatives figures difficiles juger a l’œil ».
  • Roger demande « s’il y avoit point de librairie leans ».
  • Le vieillard lui répond qu’il y a bien, tout en haut, « quelques livres du temps de l’oncle de son grant pere ». Il y a là des livres de théologie, de décret et de droit civil, d’art oratoire, et des « histoires, croniques et romans comme la Table ronde, Merlin et Melusine ». Il s’y trouve aussi des livres de philosophie, « comme de Platon, Anaxagoras, Socrates, Diogenes, Pitagoras, Democritus, et toute la Phisique d’Aristote ».
  • Au moment de quitter la pièce, Roger aperçoit, « derriere l’uys, ung trou sus lequel estoit paint une teste de mort avec ses oreilles ». Dans ce trou, il découvre « ung livret fort viel, plus relié d’yraignes et de pouldre que d’aultre couverture » : c’est le livre de La Complainte de Nature, qui porte la mention suivante : « ce livre ne fut jamais veu que de moy et l’a escript ung esperit de terre et soubz terre. »
Extraits de : Les Remontrances (ou Complaintes) de la Nature à l'Alchimiste errant, a été attribué à Jehan de Meung (1240-1315), co-auteur (avec Guillaume de Lorris) du célèbre Roman de la Rose.
Ci-dessous, seule illustration de l'ouvrage


Sources : Les Complainte de Nature de Jean Perréal ; et Présence et absence de l’alchimie dans la littérature romanesque médiévale, de la Renaissance et de l’âge baroque - Didier Kahn 

mercredi 3 mai 2017

Du Lai de Yonec, aux oies du Château de Pirou -2/2-

Après avoir chanté et déclamé l'aventure du chevalier-oiseau ; le trouvère annonce que ce même lai, fut le point de départ d'une étrange aventure qui s'est passé dans une châtellenie bretonne.
En effet, le seigneur du château de Pirou, eut à souffrir de la bataille engagée entre les Plantagenêts et le roi de France ; si le duché de Normandie était alors ''confisqué'', le château de Pirou fut pris comme cible, et attaqué par terre et par mer, par Jean sans terre, le roi d'Angleterre...

Voici l'histoire :
Jugeant, le château imprenable, ils renoncent à l’enlever d’assaut et, pour le réduire par la famine, ils en entreprennent le blocus.
Le siège est si long, que les seigneurs d'alors et tous ceux qui s'y sont réfugiés sont menacés de mourir de faim... Hors :
La châtelaine du château connaît le lai de Yonec... Elle protège également un alchimiste... Ce clerc, avec qui elle a de longs et précieux entretiens, continue ses recherches, comme si la faim n'a pas prise sur lui, et si les ennemis ne sont pas aux pieds des murailles …
Il dit « Je ne suis pas torturé par la faim...Je peux contrôler toutes les exigences de mon corps, pour éviter la faim... »
Il dit aussi : ( et je peux restituer le dialogue entre l'alchimiste et la dame de Pirou, car son contenu a fortement intéressé Roger de Laron ...)

- « Il est vrai, sans mensonge, certain et très véritable, que ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut comme ce qui est en bas.
Toutes les choses ont été et sont venues d'Un ; toutes ces choses sont venues de cette chose unique par adaptation. Le soleil en est le père, la lune en est la mère, le vent l'a porté dans son ventre, la terre est sa nourrice... »

- « Pourriez-vous opérer des métamorphoses sur des êtres humains ? » lui demande la dame de son seigneur :

- « Le monde est un animal vivant dont toutes les parties quel qu'en soit la distance sont liées entre elles …
Tout ce qui existe vit et possède une âme... La vie évolue, et se transforme sans rupture de continuité...
Du caillou à Dieu … La nature comprenant l'univers est une, et son origine ne peut être que l'Eternel-ité. C'est un vaste organisme dans lequel les choses naturelles s'harmonisent et sympathisent réciproquement...
Dans certaines circonstances un alchimiste peut provoquer la sympathie d'un être vers un autre être au point qu'il peut lui communiquer son apparence... »

- «  Pourriez-vous attirer la sympathie d'un homme vers un animal … de telle sorte qu'il lui serait possible de lui communiquer sa propre personnalité et son apparence ?
Le contraire pourrait-il se produire ?
Est-ce qu'un animal pourrait donner son apparence à un homme … ? »

- « Probablement, » répond l'alchimiste...

- « Pourriez-vous provoquer une métamorphose qui nous transformerait en oiseau ? »

- « Ce que vous demandez là est une chose dangereuse... et je ne voudrais pas la réaliser … !
On ne peut délibérément transformer des êtres humains faits à l'image de Dieu, possédant une âme immortelle … en créature inférieure... ! »

- « N'avez-vous pas dit que tout avait une âme ? Même un caillou … ?

- « Oui... Cependant l'âme humaine est la plus parfaite... Tout ce qui compose l'univers doit évoluer lentement, très lentement … se métamorphoser, se perfectionner… Transformer un homme ou une femme en oiseau ce serait les faire redescendre dan un monde dont ils sont sortis peu à peu en luttant, en souffrant il leur a fallu des milliers, des millions de siècles pour acquérir leur condition actuelle... Non madame , je ne puis prendre la responsabilité d'un acte aussi terrible … »

- « Vous nous condamnez à la mort … ! »

Et, finalement la châtelaine réussit à convaincre l'alchimiste ...
- « Le processus de création s’opère grâce à la séparation , puis à l'union de deux principes. Le feu qui joue le rôle de mâle, et la matière principe femelle... Et toutes ces choses viennent de la même semence, et elles ont toutes été à l'origine engendrées par la même mère … Division de cette matière première en éléments, et formation des corps à partir de ces éléments …
Si des hommes sont transformé en animaux, il faudra sans doute qu'ils retournent au chaos, avant de retrouver leur condition d'hommes. C'est un acte terrible que cela : néanmoins je consens à l’exécuter... »

- « Rassemblez tous les habitants de ce château pour, ce que vous désirez me voir accomplir, et expliquez leur le danger à être transformé en oiseau …
Cette métamorphose fera de tous des animaux sauvages .. Ils pourront facilement échapper à nos ennemis ... »

L'alchimiste ajoute que la formule qui leur permettra de retrouver la forme actuelle, est dans un vieux grimoire, qu'il teint caché ici ...
L'alchimiste prononce alors une de ces formules que tous répètent à haute voix et ils sont transformés en oies.

Après un siège interminable, les assaillants constatent qu’un silence de mort règne dans le château fort. Craignant un stratagème ils laissent passer un jour entier, puis le lendemain tentent l’escalade. Le château fort est désert.
Ils ne trouvent qu’un vieillard grabataire auquel ils promettent la vie sauve s’il leur dit ce que sont devenus le Sire de Pirou, sa famille, sa garnison et ses gens. Le vieillard leur explique alors qu’à l’aide d’un grimoire le seigneur et toute sa maison se sont changés en oies sauvages pour échapper à leurs assaillants. Les anglais se rappellent en effet qu’ils avaient vu, la veille, au lever du jour, une quantité d’oies cendrées prendre leur essor au-dessus des remparts.
Pourquoi lui, n’était-il pas parti ? Simplement parce qu’il était sourd et n’avait pas compris la formule magique à répéter, il avait donc conservé sa forme humaine.

La métamorphose s'était très bien opérée, mais 'on' n'avait - pas bien - prévu comment, une fois hors du danger, on reprendrait la figure humaine. Le grimoire a brûlé avec le château, incendié par les anglais. Plus de livres, plus de moyens même d'articuler une parole. Force est donc aux malheureux de rester, sous leur nouvelle forme, habitants des marais.
Désespérées, les oies reviennent chaque printemps dans l'espoir de récupérer leur livre de magie et repartent chaque automne sans avoir repris forme humaine...
Au XIVe s, Robert de Pirou honore la légende en ajoutant à son heaume une belle tête d'oie.



dimanche 30 avril 2017

Du Lai de Yonec, aux oies du Château de Pirou -1/2-

Un trouvère normand de passage à Laron, comprit très vite l'intérêt du seigneur local pour l'Alchimie.

En effet, ''Dame Margot'' s'aperçoit d'abord que le visiteur connaît bien les lais de Marie de France, et le supplie de faire entendre à tous le lai de Yonec, sans doute lui évoque t-elle la belle histoire de Mélusine et celle de Ladyhawke, qu'elle connaît par cœur ...

Je peux vous résumer cette histoire, dont le thème est souvent repris dans les contes de la veillée...

Une belle jeune femme est donnée en mariage à un vieillard riche, puissant et jaloux. Pour mieux la surveiller, il l'enferme dans une tour avec sa sœur, âgée et veuve, pour lui tenir compagnie.
Tandis que la belle se plaint de son sort et souhaite un amant, un grand et bel oiseau entre en volant par la fenêtre de la chambre ; il se transforme en un beau chevalier. Il lui adresse courtoisement la parole, et lui affirme qu'il est venu à elle par amour.
En prenant congé, le chevalier supplie la jeune femme de prendre garde à sa vieille soeur, qui, si elle les trahit, causera sa mort.

Les deux amants se fréquentent ainsi en secret pendant quelque temps, mais la joie et la bonne mine de sa jeune femme éveillent les soupçons du mari, qui ordonne à la vieille femme de la surveiller de près... Le secret est découvert, et le mari, furieux, fait placer à la fenêtre de sa femme des pointes de fer, lesquelles transpercent l'amant-oiseau à sa prochaine visite.
Le chevalier-oiseau (Muldumarec), se sent mourir. Il annonce à la belle qu'elle porte un fils de lui : elle devra le nommer Yonec, et il les vengera tous deux plus tard. Il disparaît et la jeune femme, désespérée, part à sa recherche après avoir sauté par la fenêtre. Elle suit la trace de sang laissée par son amant, jusqu'à une ouverture dans une colline.

Elle y pénètre et parvient dans un ''autre monde'', à une magnifique cité et finalement à un palais, où elle retrouve son amant gisant sur un lit. Celui-ci, mourant, la prie de quitter le palais et de retourner chez elle, lui confiant un anneau qui aura pour effet, tant qu'elle le portera au doigt, de faire oublier toute l'histoire à son vieux mari ; ainsi que son épée, qu'elle devra donner à leur fils quand il sera en âge de la porter. En quittant la ville, elle entend derrière elle les cloches qui sonnent le glas du chevalier, et s'évanouit à plusieurs reprises.
Elle finit par rentrer dans son pays, où elle n'encourt nul reproche. Comme l'a annoncé le chevalier-oiseau, elle met au monde un fils, Yonec ; celui-ci atteint l'âge où il est armé chevalier. Le vieux seigneur, sa femme et son fils, sont invités à une fête par un seigneur du voisinage. En visitant, le lendemain, les bâtiments de l'abbaye, ils découvrent un tombeau richement orné. On leur révèle qu'il abrite la dépouille d'un chevalier pris dans un piège et mort pour l'amour d'une dame.
La dame révèle à Yonec qu'il s'agissait de son père et lui remet l'épée, puis expire sur la tombe de Muldumarec. À cette vue, le fils tranche le cou de son beau-père, accomplissant ainsi la vengeance. La dame est ensevelie dans le même tombeau que son amant, et Yonec devient seigneur du pays.

A suivre ...

vendredi 21 avril 2017

Roger de Laron et le ''Grand Oeuvre'' -9/.- La Dame dans le conte: Reine et Fée.

Si le Roman de la Rose, La Divine Comédie et l'Amour courtois, sont connus et partagés par Marguerite et Roger de Laron ; les gens du Limousin, en ce XIVe siècle, connaissent en priorité ce qui se dit dans les veillées, dans les conversations, et à l'église du village... On y parle plus de diableries et de féeries, que de littérature ; plus de sorcellerie que d'alchimie …

Pourtant dans l'imaginaire, les fantasmes et dans les contes ; la place de la ''Dame '' reste essentielle...
En ce temps, le héros chevalier, a quitté sa terre, pour celle d'Avalon et la cour de Morgane. Attiré par sa bonne fortune ; le chevalier sait cependant que de la Terre d'Avalon : on ne revient pas ! « Puis que fortune en ce lieu me poursuyt / O dieu puissant, je voys appertement / Qu’il me faudra succumberau torment / De triste mort... »
C'est que la fée Morgane affiche un caractère ambigu... dans ''Le roman de Merlin'', elle apparaît comme : « Et sans faille elle fu bele demoisele jusques a celui terme que elle commencha apprendre des enchantements et des charroies ; mais puis que li anemis fu dedens li mis, et elle fu aspiree et de luxure et de dyable, elle perdi si otreement sa biauté que trop devint laide, ne puis ne fu nus qui a bele le tenist, s’il ne fu enchantés »

Avec Morgane, c'est l'Amour ou (et) la Mort ! Rappelons-nous Morgane qui enlève à trois reprises Lancelot et tient enfermés les mauvais amants dans le 'Val sans retour'. Ainsi, cette Morgue malfaisante s’affirme comme l’ennemie des valeurs de la fin’amor... Et, il y a débat entre l'adultère revendiqué en pays d'Oc et le mariage imposé en pays d'oïl...
La femme attendue en notre campagne, serait davantage celle qui offre un amour loyal et ferme, et scellé dans le mariage...
Aussi, dans le comte; la dame impose au chevalier une épreuve symbolique avant qu'il ne pénètre... plus avant: « Car il convient avant que de t’esbatre / Dedans mon regne aux fiers luictons combatre ». Dans cette prise de la forteresse, on reconnaît la traditionnelle allégorie sexuelle, d'autant que l'objet de la quête réside dans la possession de la dame...
Le chevalier vainqueur, Morgane le fait entrer « dedans fairie » : royaume de la fête, avec banquet et chant des fées... L'homme se délecte de l'ambroisie, boisson des dieux ( et censée rendre immortel celui qui y goûte), et Morgane lui offre l'anneau d’immortalité... Et, peut-être, pour qu'il ne la quitte pas, également une couronne d'oubli : objet féerique qui traduit également le fait que le chevalier est devenu Roi.
Pour le mariage, il revêt un vêtement de velours bleu brodé d’or, confectionné par la fée. Et Morgane, présente les traditionnels éléments féeriques d'une robe précieuse... « Elle exhorna son corps d’ung blanc Samis. Ses blonds cheveulx jusqu’en terre espandu / Maintz Chevaliers esbahys ont rendus.. »...
La fée a « le cueur net & pudicque. » et en même temps « Ce qui faisoit la belle consentir / Au jeu d’amours, et chaste feu sentir. »
Le mariage se clôt sur le traditionnel tournoi.
Au matin, le chevalier-roi découvre son domaine ; et s'engage dans de nouvelles épreuves Morgane lui annonce maintes étranges aventures sur cette terre, dont seul le meilleur chevalier saura venir à bout. Il devra s'enfoncer dans les entrailles de la terre et combattre des dragons... D'autres batailles rappellent certains épisodes du Roman de la Rose : non seulement l’assaut de la forteresse de Jalousie, mais également l’entrée dans le verger de Déduit... Une descente aux enfers, permettra sans doute au héros d'atteindre le paradis..

On peut ajouter que le roi-chevalier amant courtois par excellence, qui voit ses forces décuplées lorsqu’il pense à sa dame (Puis la beaulté de Morgue son amye, / Sa force rend en ce non endormye) et vainc les serpents et entre au jardin d’immortelle plaisance. Il a donc acquis ses terres par sa prouesse et non par son union avec la fée.
Après avoir gagné le mariage, le droit de régner, il reste le temps du pouvoir, en veillant à ne pas sombrer dans la ''recréantise'' ( paresse, qui l'amènerait à délaisser l'idéal chevaleresque) .


Sources : Morgue, fée de cour ? La féerie courtoise dans le Livre des Visions d’Oger le Dannoys au royaulme de Fairie de François Habert, par Alexandra HOERNEL