samedi 6 mai 2017

Roger de Laron et le ''Grand Oeuvre'' -12/.-

Nous avons longuement décrit La '' Dame'', des lettrés, des gens d'ici, et de Roger de Laron.. 
Le troubadour se doit d’acquérir la nécessaire blancheur pour pouvoir courtiser la dame et, l'alchimiste pour ''courtiser'' la matière...
Nous pouvons, à présent, revenir au ''Grand Oeuvre'' alchimique...

Commençons par la fabrication du verre...
Coeur de verre - Herzog
Roger de Laron s'est essayé à la fabrication d'une roche de verre proche du rubis... Un ouvrage précieux : '' La Somme de perfection suprême'' et la possession et quelques gouttes d' ''eau royale'', lui ont permis de dissoudre de la poudre d'or avec du chlorure d'étain, dans des proportions extrêmement précises... La couleur recherchée est jugée inaccessible, et il faut reproduire certains gestes des milliers de fois avant d'obtenir une parfaite régularité du mélange...
Cette recherche sur des verres aux beautés inaccessibles est un exercice fondamental pour approcher la matière, et tenter de la comprendre...

Dans un ouvrage, comme l' Historia de preliis du clerc Léon de Naples (Xe siècle) : Alexandre le Grand ( grand héros au Moyen-âge) se fait construire un vaisseau en verre, les ''meilleurs verriers'' qu'il trouve sont en fait de sages et habiles alchimistes : seuls à savoir faire un verre d’une transparence et d’une solidité parfaites.
A 15th-century French manuscript illustration
showing Alexander in a cage that is lifted
into the air by six griffins
Cette métaphore sera utilisée plus tard : à la fin du ''Novum lumen'' (1604), l'auteur, fait référence à une métaphore de la ''Turba philosophorum'' où « l’eau » désigne la pierre philosophale, il écrit : « Qui donc fera une pareille eau ? Je le dis à coup sûr : celui qui sait faire le verre. » L’allusion au verre s’explique par le fait que l’auteur parlait initialement d’une « cendre » qui doit aboutir à la pierre philosophale : de même qu’on passe des cendres au verre, on passera de cette matière à la pierre philosophale. L’alchimiste est ainsi celui qui sait faire le verre.

A comparer avec la magie des sorciers, l’alchimie est ici en Limousin presque récente... Il a fallu attendre le milieu du XIIe siècle pour connaître les premières traductions latines de traités d’alchimie arabe. C'est à partir d'un ouvrage , comme le Tristan de Gottfried de Strasbourg (donc à partir des années 1210 à 1220) que l'alchimie se fait connaître … L'Alchimie n'est pas encore considérée comme hérétique, et n'a pas besoin de se cacher...

Si l'on demande à Roger de Laron, où et comment il s'est procuré les quelques ouvrages qui lui ont permis d'accéder à certaines connaissances : il répondrait
'La fontaine de jouvence' par Giacomo Jaquerio
  • - On m'a évoqué une mystérieuse fontaine, close de murs, où un roi se baigne et rajeunit.
Roger s’y rend, et trouve l’endroit « assez estrange a veoir par dehors ; et sembloit bien que l’un des vielz chevaliers de Parceforests eust la, apres tous ses labeurs, esleu et choisi repos par fentaisie ».
Là, il trouve un vieillard « qui monstroit plus avoir hanté l’art militaire que l’estude ».
Celui-ci lui fait visiter le château :
  • « Si me mena premier en la basse court, assez longue, au meillieu de laquelle estoyent encores les vestiges et fractures d’un parron selon et a la mode des faitz chevalleureux de la Table ronde... » . Puis vient une chapelle où a été peinte la création du monde, mais aussi « Saturne au hault d’ung coing despaint selon sa nature, puis Mercure joinct au Soleil et la Lune a l’opposite tendant la main hault, et autres speculatives figures difficiles juger a l’œil ».
  • Roger demande « s’il y avoit point de librairie leans ».
  • Le vieillard lui répond qu’il y a bien, tout en haut, « quelques livres du temps de l’oncle de son grant pere ». Il y a là des livres de théologie, de décret et de droit civil, d’art oratoire, et des « histoires, croniques et romans comme la Table ronde, Merlin et Melusine ». Il s’y trouve aussi des livres de philosophie, « comme de Platon, Anaxagoras, Socrates, Diogenes, Pitagoras, Democritus, et toute la Phisique d’Aristote ».
  • Au moment de quitter la pièce, Roger aperçoit, « derriere l’uys, ung trou sus lequel estoit paint une teste de mort avec ses oreilles ». Dans ce trou, il découvre « ung livret fort viel, plus relié d’yraignes et de pouldre que d’aultre couverture » : c’est le livre de La Complainte de Nature, qui porte la mention suivante : « ce livre ne fut jamais veu que de moy et l’a escript ung esperit de terre et soubz terre. »
Extraits de : Les Remontrances (ou Complaintes) de la Nature à l'Alchimiste errant, a été attribué à Jehan de Meung (1240-1315), co-auteur (avec Guillaume de Lorris) du célèbre Roman de la Rose.
Ci-dessous, seule illustration de l'ouvrage


Sources : Les Complainte de Nature de Jean Perréal ; et Présence et absence de l’alchimie dans la littérature romanesque médiévale, de la Renaissance et de l’âge baroque - Didier Kahn 

mercredi 3 mai 2017

Du Lai de Yonec, aux oies du Château de Pirou -2/2-

Après avoir chanté et déclamé l'aventure du chevalier-oiseau ; le trouvère annonce que ce même lai, fut le point de départ d'une étrange aventure qui s'est passé dans une châtellenie bretonne.
En effet, le seigneur du château de Pirou, eut à souffrir de la bataille engagée entre les Plantagenêts et le roi de France ; si le duché de Normandie était alors ''confisqué'', le château de Pirou fut pris comme cible, et attaqué par terre et par mer, par Jean sans terre, le roi d'Angleterre...

Voici l'histoire :
Jugeant, le château imprenable, ils renoncent à l’enlever d’assaut et, pour le réduire par la famine, ils en entreprennent le blocus.
Le siège est si long, que les seigneurs d'alors et tous ceux qui s'y sont réfugiés sont menacés de mourir de faim... Hors :
La châtelaine du château connaît le lai de Yonec... Elle protège également un alchimiste... Ce clerc, avec qui elle a de longs et précieux entretiens, continue ses recherches, comme si la faim n'a pas prise sur lui, et si les ennemis ne sont pas aux pieds des murailles …
Il dit « Je ne suis pas torturé par la faim...Je peux contrôler toutes les exigences de mon corps, pour éviter la faim... »
Il dit aussi : ( et je peux restituer le dialogue entre l'alchimiste et la dame de Pirou, car son contenu a fortement intéressé Roger de Laron ...)

- « Il est vrai, sans mensonge, certain et très véritable, que ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut comme ce qui est en bas.
Toutes les choses ont été et sont venues d'Un ; toutes ces choses sont venues de cette chose unique par adaptation. Le soleil en est le père, la lune en est la mère, le vent l'a porté dans son ventre, la terre est sa nourrice... »

- « Pourriez-vous opérer des métamorphoses sur des êtres humains ? » lui demande la dame de son seigneur :

- « Le monde est un animal vivant dont toutes les parties quel qu'en soit la distance sont liées entre elles …
Tout ce qui existe vit et possède une âme... La vie évolue, et se transforme sans rupture de continuité...
Du caillou à Dieu … La nature comprenant l'univers est une, et son origine ne peut être que l'Eternel-ité. C'est un vaste organisme dans lequel les choses naturelles s'harmonisent et sympathisent réciproquement...
Dans certaines circonstances un alchimiste peut provoquer la sympathie d'un être vers un autre être au point qu'il peut lui communiquer son apparence... »

- «  Pourriez-vous attirer la sympathie d'un homme vers un animal … de telle sorte qu'il lui serait possible de lui communiquer sa propre personnalité et son apparence ?
Le contraire pourrait-il se produire ?
Est-ce qu'un animal pourrait donner son apparence à un homme … ? »

- « Probablement, » répond l'alchimiste...

- « Pourriez-vous provoquer une métamorphose qui nous transformerait en oiseau ? »

- « Ce que vous demandez là est une chose dangereuse... et je ne voudrais pas la réaliser … !
On ne peut délibérément transformer des êtres humains faits à l'image de Dieu, possédant une âme immortelle … en créature inférieure... ! »

- « N'avez-vous pas dit que tout avait une âme ? Même un caillou … ?

- « Oui... Cependant l'âme humaine est la plus parfaite... Tout ce qui compose l'univers doit évoluer lentement, très lentement … se métamorphoser, se perfectionner… Transformer un homme ou une femme en oiseau ce serait les faire redescendre dan un monde dont ils sont sortis peu à peu en luttant, en souffrant il leur a fallu des milliers, des millions de siècles pour acquérir leur condition actuelle... Non madame , je ne puis prendre la responsabilité d'un acte aussi terrible … »

- « Vous nous condamnez à la mort … ! »

Et, finalement la châtelaine réussit à convaincre l'alchimiste ...
- « Le processus de création s’opère grâce à la séparation , puis à l'union de deux principes. Le feu qui joue le rôle de mâle, et la matière principe femelle... Et toutes ces choses viennent de la même semence, et elles ont toutes été à l'origine engendrées par la même mère … Division de cette matière première en éléments, et formation des corps à partir de ces éléments …
Si des hommes sont transformé en animaux, il faudra sans doute qu'ils retournent au chaos, avant de retrouver leur condition d'hommes. C'est un acte terrible que cela : néanmoins je consens à l’exécuter... »

- « Rassemblez tous les habitants de ce château pour, ce que vous désirez me voir accomplir, et expliquez leur le danger à être transformé en oiseau …
Cette métamorphose fera de tous des animaux sauvages .. Ils pourront facilement échapper à nos ennemis ... »

L'alchimiste ajoute que la formule qui leur permettra de retrouver la forme actuelle, est dans un vieux grimoire, qu'il teint caché ici ...
L'alchimiste prononce alors une de ces formules que tous répètent à haute voix et ils sont transformés en oies.

Après un siège interminable, les assaillants constatent qu’un silence de mort règne dans le château fort. Craignant un stratagème ils laissent passer un jour entier, puis le lendemain tentent l’escalade. Le château fort est désert.
Ils ne trouvent qu’un vieillard grabataire auquel ils promettent la vie sauve s’il leur dit ce que sont devenus le Sire de Pirou, sa famille, sa garnison et ses gens. Le vieillard leur explique alors qu’à l’aide d’un grimoire le seigneur et toute sa maison se sont changés en oies sauvages pour échapper à leurs assaillants. Les anglais se rappellent en effet qu’ils avaient vu, la veille, au lever du jour, une quantité d’oies cendrées prendre leur essor au-dessus des remparts.
Pourquoi lui, n’était-il pas parti ? Simplement parce qu’il était sourd et n’avait pas compris la formule magique à répéter, il avait donc conservé sa forme humaine.

La métamorphose s'était très bien opérée, mais 'on' n'avait - pas bien - prévu comment, une fois hors du danger, on reprendrait la figure humaine. Le grimoire a brûlé avec le château, incendié par les anglais. Plus de livres, plus de moyens même d'articuler une parole. Force est donc aux malheureux de rester, sous leur nouvelle forme, habitants des marais.
Désespérées, les oies reviennent chaque printemps dans l'espoir de récupérer leur livre de magie et repartent chaque automne sans avoir repris forme humaine...
Au XIVe s, Robert de Pirou honore la légende en ajoutant à son heaume une belle tête d'oie.



dimanche 30 avril 2017

Du Lai de Yonec, aux oies du Château de Pirou -1/2-

Un trouvère normand de passage à Laron, comprit très vite l'intérêt du seigneur local pour l'Alchimie.

En effet, ''Dame Margot'' s'aperçoit d'abord que le visiteur connaît bien les lais de Marie de France, et le supplie de faire entendre à tous le lai de Yonec, sans doute lui évoque t-elle la belle histoire de Mélusine et celle de Ladyhawke, qu'elle connaît par cœur ...

Je peux vous résumer cette histoire, dont le thème est souvent repris dans les contes de la veillée...

Une belle jeune femme est donnée en mariage à un vieillard riche, puissant et jaloux. Pour mieux la surveiller, il l'enferme dans une tour avec sa sœur, âgée et veuve, pour lui tenir compagnie.
Tandis que la belle se plaint de son sort et souhaite un amant, un grand et bel oiseau entre en volant par la fenêtre de la chambre ; il se transforme en un beau chevalier. Il lui adresse courtoisement la parole, et lui affirme qu'il est venu à elle par amour.
En prenant congé, le chevalier supplie la jeune femme de prendre garde à sa vieille soeur, qui, si elle les trahit, causera sa mort.

Les deux amants se fréquentent ainsi en secret pendant quelque temps, mais la joie et la bonne mine de sa jeune femme éveillent les soupçons du mari, qui ordonne à la vieille femme de la surveiller de près... Le secret est découvert, et le mari, furieux, fait placer à la fenêtre de sa femme des pointes de fer, lesquelles transpercent l'amant-oiseau à sa prochaine visite.
Le chevalier-oiseau (Muldumarec), se sent mourir. Il annonce à la belle qu'elle porte un fils de lui : elle devra le nommer Yonec, et il les vengera tous deux plus tard. Il disparaît et la jeune femme, désespérée, part à sa recherche après avoir sauté par la fenêtre. Elle suit la trace de sang laissée par son amant, jusqu'à une ouverture dans une colline.

Elle y pénètre et parvient dans un ''autre monde'', à une magnifique cité et finalement à un palais, où elle retrouve son amant gisant sur un lit. Celui-ci, mourant, la prie de quitter le palais et de retourner chez elle, lui confiant un anneau qui aura pour effet, tant qu'elle le portera au doigt, de faire oublier toute l'histoire à son vieux mari ; ainsi que son épée, qu'elle devra donner à leur fils quand il sera en âge de la porter. En quittant la ville, elle entend derrière elle les cloches qui sonnent le glas du chevalier, et s'évanouit à plusieurs reprises.
Elle finit par rentrer dans son pays, où elle n'encourt nul reproche. Comme l'a annoncé le chevalier-oiseau, elle met au monde un fils, Yonec ; celui-ci atteint l'âge où il est armé chevalier. Le vieux seigneur, sa femme et son fils, sont invités à une fête par un seigneur du voisinage. En visitant, le lendemain, les bâtiments de l'abbaye, ils découvrent un tombeau richement orné. On leur révèle qu'il abrite la dépouille d'un chevalier pris dans un piège et mort pour l'amour d'une dame.
La dame révèle à Yonec qu'il s'agissait de son père et lui remet l'épée, puis expire sur la tombe de Muldumarec. À cette vue, le fils tranche le cou de son beau-père, accomplissant ainsi la vengeance. La dame est ensevelie dans le même tombeau que son amant, et Yonec devient seigneur du pays.

A suivre ...

jeudi 27 avril 2017

Roger de Laron et le ''Grand Oeuvre'' -11/.- La Dame dans le conte: Reine et Fée.

La « Dame Margot » de Roger de Laron, est une fée ''mélusienne'' :

La fée, fort souvent rencontrée à la fontaine, accepte d'épouser le mortel qu'elle aime, se marie avec lui et s'installe chez lui, apportant la prospérité et le bonheur...
C'est une épouse modèle, qui comble tous les désirs; mais elle a mis d'emblée une condition à la vie heureuse, à savoir que son époux mortel ne transgresse jamais un interdit qu'elle lui précise : ne pas chercher à la voir nue, ou le samedi, ou lorsqu'elle est en couches, ne pas l'appeler « fée », ne révéler à personne sa véritable identité, ne faire devant elle aucune allusion à son origine, à sa famille, au lieu de leur rencontre, à la mort, etc.
Un jour, généralement par inadvertance, sous le coup de la colère, de l'impatience, sous la pression de la société (de sa famille, à lui), le mari transgresse l'interdit : son épouse surnaturelle le quitte aussitôt, en lui assurant que c'est pour toujours ... Dans le conte populaire, où la présence des enfants est bien moins souvent mentionnée, la fée peut remporter ses richesses, la prospérité, disparaître et le mari, dépérir et mourir rapidement; mais, bien plus fréquemment, le conte comporte deux autres séquences (la quête, la réunion) qui lui assurent une fin heureuse.

La fée Morgane, habite des contes un peu différents, ce sont ceux où la fée enlève le héros. Elle ne vient pas s'installer dans ce monde-ci, et, si elle y fait une apparition, c'est pour entraîner dans l'Autre Monde le mortel qu'elle aime et l'y retenir à jamais. 
Chez Chrétien de Troyes, Morgane est guérisseuse, confectionnant des onguents pour les blessures, ou contre la folie; elle est devenue la sœur d'Arthur, et elle règne, avec son ami Guigamor, sur l'île d'Avalon... Il est intéressant de noter que la figure de Morgane va devenir petit à petit une figure dangereuse et inquiétante, puis chargée de tous les péchés du monde … !
La Morgane « romanesque », la ravisseuse, l'emprisonneuse, voire l'empoisonneuse, n'apparaît donc qu'aux environs de 1225, dans le Lancelot en prose. Vient ensuite le Tristan en prose, où le personnage est encore noirci (« femme dominée par sa sensualité... lascive, retenant malgré lui un héros rétif qui saura lui échapper »).

C'est vrai également, que l'on trouve le personnage de la fée-ondine bienveillante, qui enlève (certes) le héros dès sa naissance (mais) pour le préserver de ses ennemis et lui permettre d'atteindre l'âge et d'avoir la force de les vaincre, ce personnage reçoit un vigoureux coup de pouce dans le Lancelot en prose. Se pose également, le problème de la succession de Merlin, que le Lancelot en prose exècre et bannit et à qui il semble donner deux héritières : une bonne, Viviane, qui exerce la magie blanche (et a bien fait d'en extorquer les secrets au fils de l'incube), et une méchante, Morgane, qui s'adonne à la magie noire et représente donc la part diabolique de Merlin.


Encore … Il est un passage du Conte du Graal au cours duquel l'un des chevaliers de la Queste pénètre dans un château qui semble tout à fait habité mais dans lequel il ne rencontre personne. Dans une des salles se trouve un magnifique jeu d'échecs. Pour passer le temps, il déplace une pièce sur l'échiquier. En face de lui, sans qu'il n'aperçoive personne, une autre pièce est déplacée comme en réponse à ce qu'il a joué précédemment. Il joue à nouveau et ainsi de suite... jusqu'à ce qu'il perde la partie... Furieux, il jette alors l'échiquier par la fenêtre et ce dernier se perd dans le lac qui est au pied du château.
La société celtique fonctionne à l'image du jeu d'échecs. Le Roi est la pièce essentielle : celui qui perd le Roi a perdu la partie ! Mais la Reine est la pièce qui a la plus grande mobilité, le plus grand éventail de possibilités, le plus grand "pouvoir".

Sources : Les fées seraient-elles nées au XIIe siècle ? Pierre Gallais – Cahiers de civilisation médiévale


lundi 24 avril 2017

Roger de Laron et le ''Grand Oeuvre'' -10/.- La Dame dans le conte: Reine et Fée.

Dans les soirées des châtellenies du Limousin, les troubadours chantent des Lais, où on décrit l'amour d'un chevalier et d'une demoiselle vivant dans un château isolé au milieu d'une forêt, fermé par une rivière. Ce lieu est hors du temps, comme le découvre le chevalier, qui, ayant passé deux jours au château, s'aperçoit que 300 ans se sont écoulés dans le monde réel. 
Dans le Lai de Désiré, il rencontre une demoiselle vivant dans une foliée, une « loge de feuillage » (en traduisant mot à mot..), et le Lai de Tydorel retourne la situation et met en scène un jeune chevalier qui séduit une reine, alors que celle-ci, s'étant endormie avec ses demoiselles de compagnie, vient de se réveiller, bizarrement seule, au coeur d'un verger clos...

Le curé du village, tentera en vain de rapprocher toute superstition, aux œuvres du Malin... Il n'empêche : par ici, on raconte l'histoire du chevalier veuf qui retrouve sa femme dans une lande désolée. Il l'enlève, la ramène chez lui, et peut ainsi recommencer une seconde vie avec elle. On ajoute même que les enfants qu'ils ont eus ensemble témoignent de la réalité de l'histoire.. ! Parfois les fées sont assimilées aux âmes des morts.

Malgré la christianisation, l'imaginaire féerique emplit le folklore populaire. Même si la fée quitte le domaine du réel pour la fiction, ici on se recueille toujours autour d'arbres, de fontaines, ou laissent des victuailles sur la table pour que, la nuit, les esprits, comme la cohorte de Dame Abonde ( Abundia) , viennent s'y restaurer. Abonde est une fée, vénérée au Moyen Âge, qui visitait les pauvres gens...


A partir de quand, la fée ( qu'elle s'appelle Viviane, Morgane, ou .. ) ne semble plus être ''surnaturelle'' ; mais une femme dont les capacités sont liées à un savoir diabolique ou interdit.. ?
Pour Roger de Laron, sa 'Dame Margot' a déjà la réputation de pratiquer les arts occultes... Elle évoque encore ''la Fée'', voire ''la Reine Fée''.. ( voir : Margueritede Laron, et les fées, en Limousin)

Nous retrouvons le personnage dans la ''légende Arthurienne'':
La 'Reine-fée' est l’épouse du frère de Perceforest... La Reine Fée protège les chevaliers et veille aux destinées de la Grand Bretagne. Précisément, après la catastrophe de la victoire des Romains, la Reine Fée transporte Perceforest dans l'Isle de vie ( Avalon)... Fort savante ; elle a lu les livres d’Aristote, et elle sut acquérir , par ses propres lectures et par les questions qu’elle adresse aux savants, de profondes connaissances en astronomie, et devient « maistresse d’arquemie et de nigromancie »...

Dans le rôle de la ''Reine Fée'', nous retrouvons la Reine Guenièvre, enlevée par un chevalier de l'Autre Monde, Méléagant, qui nécessite une Quête de la Reine... La Reine Guenièvre est disputée comme dans un combat mythique pour la possession de la déesse, symbole de vie...
Nous retrouvons aussi Morgane ( Morrigane) ; elle est présentée comme la reine des fées et la maîtresse de l'île d'Avalon, chez Geoffroy de Monmouth. Et bien sûr, Mélusine......

La '' Fée '', réunion de la fée-marraine et de la fée-amante est très populaire au XIIe siècle... Elle est au coeur d'un scénario classique: « L'homme ( ou la femme ) à la recherche de son époux (se)»...


Sources : Présence et absence de l’alchimie dans la littérature romanesque médiévale, de la Renaissance et de l’âge baroque - Didier Kahn 

vendredi 21 avril 2017

Roger de Laron et le ''Grand Oeuvre'' -9/.- La Dame dans le conte: Reine et Fée.

Si le Roman de la Rose, La Divine Comédie et l'Amour courtois, sont connus et partagés par Marguerite et Roger de Laron ; les gens du Limousin, en ce XIVe siècle, connaissent en priorité ce qui se dit dans les veillées, dans les conversations, et à l'église du village... On y parle plus de diableries et de féeries, que de littérature ; plus de sorcellerie que d'alchimie …

Pourtant dans l'imaginaire, les fantasmes et dans les contes ; la place de la ''Dame '' reste essentielle...
En ce temps, le héros chevalier, a quitté sa terre, pour celle d'Avalon et la cour de Morgane. Attiré par sa bonne fortune ; le chevalier sait cependant que de la Terre d'Avalon : on ne revient pas ! « Puis que fortune en ce lieu me poursuyt / O dieu puissant, je voys appertement / Qu’il me faudra succumberau torment / De triste mort... »
C'est que la fée Morgane affiche un caractère ambigu... dans ''Le roman de Merlin'', elle apparaît comme : « Et sans faille elle fu bele demoisele jusques a celui terme que elle commencha apprendre des enchantements et des charroies ; mais puis que li anemis fu dedens li mis, et elle fu aspiree et de luxure et de dyable, elle perdi si otreement sa biauté que trop devint laide, ne puis ne fu nus qui a bele le tenist, s’il ne fu enchantés »

Avec Morgane, c'est l'Amour ou (et) la Mort ! Rappelons-nous Morgane qui enlève à trois reprises Lancelot et tient enfermés les mauvais amants dans le 'Val sans retour'. Ainsi, cette Morgue malfaisante s’affirme comme l’ennemie des valeurs de la fin’amor... Et, il y a débat entre l'adultère revendiqué en pays d'Oc et le mariage imposé en pays d'oïl...
La femme attendue en notre campagne, serait davantage celle qui offre un amour loyal et ferme, et scellé dans le mariage...
Aussi, dans le comte; la dame impose au chevalier une épreuve symbolique avant qu'il ne pénètre... plus avant: « Car il convient avant que de t’esbatre / Dedans mon regne aux fiers luictons combatre ». Dans cette prise de la forteresse, on reconnaît la traditionnelle allégorie sexuelle, d'autant que l'objet de la quête réside dans la possession de la dame...
Le chevalier vainqueur, Morgane le fait entrer « dedans fairie » : royaume de la fête, avec banquet et chant des fées... L'homme se délecte de l'ambroisie, boisson des dieux ( et censée rendre immortel celui qui y goûte), et Morgane lui offre l'anneau d’immortalité... Et, peut-être, pour qu'il ne la quitte pas, également une couronne d'oubli : objet féerique qui traduit également le fait que le chevalier est devenu Roi.
Pour le mariage, il revêt un vêtement de velours bleu brodé d’or, confectionné par la fée. Et Morgane, présente les traditionnels éléments féeriques d'une robe précieuse... « Elle exhorna son corps d’ung blanc Samis. Ses blonds cheveulx jusqu’en terre espandu / Maintz Chevaliers esbahys ont rendus.. »...
La fée a « le cueur net & pudicque. » et en même temps « Ce qui faisoit la belle consentir / Au jeu d’amours, et chaste feu sentir. »
Le mariage se clôt sur le traditionnel tournoi.
Au matin, le chevalier-roi découvre son domaine ; et s'engage dans de nouvelles épreuves Morgane lui annonce maintes étranges aventures sur cette terre, dont seul le meilleur chevalier saura venir à bout. Il devra s'enfoncer dans les entrailles de la terre et combattre des dragons... D'autres batailles rappellent certains épisodes du Roman de la Rose : non seulement l’assaut de la forteresse de Jalousie, mais également l’entrée dans le verger de Déduit... Une descente aux enfers, permettra sans doute au héros d'atteindre le paradis..

On peut ajouter que le roi-chevalier amant courtois par excellence, qui voit ses forces décuplées lorsqu’il pense à sa dame (Puis la beaulté de Morgue son amye, / Sa force rend en ce non endormye) et vainc les serpents et entre au jardin d’immortelle plaisance. Il a donc acquis ses terres par sa prouesse et non par son union avec la fée.
Après avoir gagné le mariage, le droit de régner, il reste le temps du pouvoir, en veillant à ne pas sombrer dans la ''recréantise'' ( paresse, qui l'amènerait à délaisser l'idéal chevaleresque) .


Sources : Morgue, fée de cour ? La féerie courtoise dans le Livre des Visions d’Oger le Dannoys au royaulme de Fairie de François Habert, par Alexandra HOERNEL

mardi 18 avril 2017

Roger de Laron et le ''Grand Oeuvre'' – 8/.- Dante et Béatrice

Marguerite d'Albret ( que l'on appellera un peu plus tard ''Dame Margot''), dans son monastère a reçu un enseignement alchimique... Elle a appris à connaître et travailler les ''formes'' de l'or... Un jour, alors qu'elle le maniait dans un but d'orfèvrerie, elle l'écoutait ''chanter'', quand lui apparut au-dessus du moule, la ''brume violette'' : très rare vision de l'or fondu passé du rouge, au vert... L'or avait changé de nature ! Sa maîtresse, alors, lui avait promis d'autres découvertes : elle était prête !
 "Sache que l'art d'alchimie est un don du Saint-Esprit." Cette parole se trouve dans l'Aurora Consurgens, traité alchimique attribué à Saint Thomas d'Aquin.

C'est peu après que Roger de Laron, est venu la visiter dans son monastère d'Aconbury. Considérée comme retenue recluse de force, selon sa cousine Jeanne de Geneville ( et de Lusignan) ; Roger de Laron s'occupe à l'enlever...
Je rappelle que son confesseur, n'avait pas été insensible à cette libre personnalité...
Impressionné par sa liberté de penser, le clerc a d'abord mis en garde la jeune et belle postulante; puis s'est laissé emporté par une passion sensuelle, dont le diable ne pouvait en ce lieu ne pas être étranger.
Le confesseur attaqué par le démon de la luxure, ne savait plus comment empêcher la passion qui naissait entre Marguerite et son chevalier... 
Désespéré, le clerc a fait appel aux forces du mal et conclut un pacte innommable... Innommable, parce qu'il entraînait avec lui, la belle Marguerite ; comme mon récit - plus tard - tentera de vous le montrer ….


Auparavant, lors de son passage en Italie, Roger de Laron, a fréquenté une société de gens lettrés, héritière des troubadours et des chevaliers chrétiens ( en particulier de l'Ordre du Temple, dissout.). De plus, une connaissance acquise grâce au contact avec les sarrasins, a initié nombre de templiers à l'alchimie...

Dante Alighieri ( 1265-1321), a fait partie de cette société appelée '' Les Fidèles d'Amour''. De même, que Guido Cavalcanti ; puis plus tard, Boccace et Pétrarque. Et, chez tous ces auteurs, les femmes, qui les accompagnent ne sont pas seulement réelles; elles sont toutes, sous différents noms, qu’une seule et même « Dame » symbolique, qui représente la '''Madonna Intelligenza '' de Dino Compagni) ou la Sagesse divine. A cette époque, rien d'étonnant ; n'oublions pas que saint Bernard, dont on connaît la connexion avec les Templiers, apparaît lui-même comme un « chevalier de la Vierge », qu’il appelait « sa dame ».
Plus étrange apparaît une phrase de Boccace dans une des premières nouvelles du Décaméron : en effet, Melchissédec affirme que, entre le Judaïsme, le Christianisme et l’Islamisme, « personne ne sait quelle est la vraie foi »... !

Dans les œuvres de Dante, nous retrouvons des références au Templiers. Par exemple :
Dans le Paradis (Chant XXX) de La Divine Comédie (1), Béatrice, dans l'Empyrée, est entourée et protégée par « une assemblée de blancs manteaux » qui pourraient être les chevaliers du Temple, reconnaissables à leur prestigieux manteau blanc frappé d'une croix pattée rouge sur l'épaule.
Dans le Purgatoire, chant XX, Philippe le Bel est un second Ponce-Pilate qui cruel « porte sans rescrit, ses voiles avides dans le Temple ». Et, au chant XXVII, Dante se souvient avoir assisté au supplice de Jacques de Molay et de Geoffroy de Charnay sur le bûcher, le 18 mars 1314, à Paris.
D’ailleurs on pense que Dante a pu rencontrer Jacques de Molay, le Grand Maître de l'Ordre du Temple, juste avant son arrestation ; on ne connaît pas vraiment la raison de cette entrevue mais il semble bien qu'elle ait eu un rapport avec l'appartenance de Dante à l'Ordre des Fidèles d'Amour.
On pense aussi à la signification des '' Cieux '' donnée par Dante dans sa Divine Comédie : les 9 '' Cieux '' sont les degrés de la hiérarchie initiatique qui mènent à la '' Terre Sainte ''...
Au Chant XXXI du Paradis, Béatrice remet Dante aux bons soins de Saint Bernard qui le conduira devant Dieu...Saint Bernard, qui a établi la Règle de l'Ordre du Temple.
René Guénon, pensait que la ''Fede sante'' était précurseur de la ''Rose-Croix''...


Revenons à Dante et à Béatrice, et leur ''histoire'' :

Béatrice  était la fille de Folco Portinari et l'épouse de Simone dei Bardi. L'amour courtois, dont Dante poursuit la tradition au sein des Fidèles d'Amour, exclut en effet que les liens amoureux coïncident avec ceux du mariage, que gouvernent la politique et l'économie dynastiques).
Dante, tout jeune ( il a 9 ans : à rapprocher peut-être aux neuf années de probation des Templiers ), a déjà rencontré Béatrice (Portiniari) lors d'une fête d’enfant, il ne la reverra pas avant d’être un jeune adulte.. Neuf ans plus tard, il la croise dans la rue. Il la croise dans la rue et c'est ''elle'' qui le salue. Un autre jour dans une église, il voit de loin Béatrice... De loin, elle est à l’opposé d'où il se trouve. Il entre en contemplation.
Ce même jour, alors que Dante contemple Béatrice, entre lui et elle, est placée une jeune fille fort belle. Tout le monde sachant que Dante est amoureux, mais ignorant qui est l’objet de toute son attention, pense que c’est elle, cette dame qui capte son regard : le secret amour de Dante.

Dante, désire garder son secret, et il ne contredit pas l’affirmation... Ainsi, Béatrice, comme tout le monde, le pense … Et, lors de leur dernière rencontre, Béatrice refuse de saluer Dante, et se moque de lui. Puis, très vite, Béatrice vient à mourir, et laisse Dante désespéré.

Un jour qu’il  pleure à la fenêtre de sa chambre au souvenir de Béatrice, une jeune fille qui ressemble curieusement à Béatrice le voit d’un balcon voisin, compatissante, elle lui sourit et lui, finit par lui rendre le sourire, il lui écrit un sonnet... Puis, il juge qu'il s'est trompé, égaré... Dépité par son action, il en tombe malade et pendant son délire, il a la vision de Béatrice telle qu’il la magnifie. Cela lui inspire cette réflexion : «j’espère, si Dieu me prête vie, pouvoir dire d’elle ce qui ne fut jamais dit d’aucune ». 
Au chapitre XVIII de la Vita Nova (2) , Dante s'explique. Alors qu'un groupe de jeunes filles, mené par Jeanne Primavera, lui demande pourquoi il aime Béatrice alors qu'il s'effondre à sa vue et la fuit depuis qu'elle a répondu à son salut par le dédain, Dante répond : « Mes dames, la fin de mon amour a été naguère le salut de cette dame de qui peut-être vous voulez parler, et c'est en lui que résidait ma béatitude laquelle était la fin de tous mes désirs. Mais depuis qu'il lui a plu de me le refuser, mon seigneur Amour, grâces lui soient rendues, a placé toute ma béatitude en ce qui ne me peut m'être ôté ».

Jeanne et ses amies se concertent et finalement lui demandent de préciser d'où il tire cette béatitude. Dante réplique, avec son orgueil habituel et le plus naturellement du monde : « Dans les paroles qui louent ma dame ». Mais Jeanne lui dit : « Si cela était vrai, les vers en lesquels tu as dépeints ton état, tu les aurais tournés d'une toute autre manière ». Alors Dante repart, il demeure plusieurs jours anxieux et excité jusqu'à trouver des vers qui feront trembler les gens d'amour...

Comme toute histoire ; celle que nous partage Dante, a multiple significations...
Par exemple : Béatrice est l'aimée qui peut faire voir à Dante, la beauté divine. Béatrice représente la Théologie ; et Dante, dans ''Il Convivio'', dira très clairement de la jeune fille qui ressemble à Béatrice, qu’elle représente la Philosophie. «Je dis et affirme que la dame que j’aimais, après le premier amour, fut la très belle et très honnête fille de l’Univers, à laquelle Pythagore imposa le nom de Philosophie ».


(1) La Divine Comédie de Dante narre l'itinéraire fictif de l'auteur, sous la tutelle de trois femmes, Marie, sainte Lucie et Béatrice, dans l'outre-tombe, en l'an jubilaire 1300.

(2) La Vita Nuova, se compose d'une trentaine de poèmes, des sonnets pour la plupart, qui brûlent d'une ardeur amoureuse et mystique à la fois.